André Claveau – Les Chansons Préférées D’André Claveau N° 1 – 1956

André Claveau, prince de la chanson, ose la poésie d'Aragon en 1956.

L’année 1956 bouillonne d’événements musicaux. Jacques Brel obtient son premier succès avec « Quand on n’a que l’amour ». Le premier Eurovision se déroule à Lugano le 24 mai. Boris Vian et Henri Salvador enregistrent le premier rock français en parodie. Dalida sort son premier album. La chanson française vit une effervescence créative sans précédent.

André Claveau navigue au sommet de cet univers musical. Né le 3 décembre 1911 dans le 15e arrondissement de Paris, il incarne la chanson de charme française. Surnommé « Le Prince de la chanson », il vit l’apogée de sa carrière. Charlie Chaplin disait de lui qu’il lui rappelait Bing Crosby. Cette reconnaissance internationale témoigne de son talent.

Un parcours artistique exceptionnel

Sa formation initiale d’ébéniste à l’École Boulle ne laissait pas présager cette destinée. 1936 change tout : il remporte le concours « Premières chances » sur Le Poste parisien avec « Chez moi ». Roger Audiffred le place ensuite dans différents music-halls. Le Théâtre Mogador en 1939, le Concert Pacra en 1940, L’Européen en 1941 jalonnent son ascension.

L’Occupation complique son parcours. Animateur sur Radio Paris sous l’impresario Marc Duthyl, il paie cette collaboration après la Libération. Banni deux années des antennes, il revient progressivement. Sa voix de velours et son charisme naturel effacent les polémiques. Il devient l’incarnation française de la chanson sentimentale.

L’audace de la poésie

Cet EP révèle une facette inattendue du chanteur. « Les Yeux d’Elsa » marque sa première incursion dans la grande poésie. Louis Aragon avait écrit ce poème en 1942 pour Elsa Triolet. Jean Ferrat, alors âgé de vingt-cinq ans, découvre que sa mélodie s’adapte parfaitement au texte. Cette « poésie » tranche avec le répertoire habituel de Claveau.

L’interprète de « Marjolaine » et « Bon anniversaire » prouve sa polyvalence. Ses succès précédents l’ont établi comme le maître de la chanson de charme. Cet EP démontre sa capacité à servir des textes plus ambitieux. Cette audace artistique préfigure sa future victoire à l’Eurovision 1958 avec « Dors, mon amour ».

A1 – Les Yeux D'Elsa / A2 – Une Page Blanche

Les Yeux d’Elsa inaugure cet EP par un défi artistique. André Claveau interprète pour la première fois le poème de Louis Aragon mis en musique par Jean Ferrat et Maurice Vandair. Le jeune compositeur avait créé cette mélodie en fredonnant, puis découvert qu’elle s’adaptait parfaitement au texte du poète. Cette collaboration unit trois générations d’artistes français.

Jean Ferrat raconte la genèse : « Un jour, je fredonnais un air que je venais de composer. Je suis allé chercher Les Yeux d’Elsa dans ma bibliothèque. La mélodie cadrait parfaitement avec le texte d’Aragon. Je n’ai eu pratiquement rien à changer ». Maurice Vandair, compositeur de style musette, apporte son savoir-faire technique en co-signant la musique.

Une première qui ouvre des portes

André Claveau devient le premier interprète de cette adaptation. Sa version précède celle de Ferrat lui-même, qui attendra 2002 pour enregistrer définitivement ce titre. Cette « poésie » ne devient pas un tube selon Ferrat, mais elle permet au jeune compositeur d’accéder à la télévision. Le 3 décembre suivant, Ferrat passe dans « Bouquet de joie » d’André Hugues.

Une Page Blanche complète cette face A par une composition de Cl.-H. Vic et Georges Bérard. Ce titre révèle la capacité de Claveau à servir différents styles d’écriture. L’alternance entre poésie engagée et chanson sentimentale témoigne de sa polyvalence artistique. Cette variété caractérise l’ensemble de cet EP ambitieux.

Valse Pour Un Coeur Seul ouvre la face B sur une mélancolie orchestrale. Daniel Stirn, Jacques Pezet et Marcel Dabadie signent cette composition qui explore la solitude amoureuse. André Claveau excelle dans ce registre sentimental qui correspond à son image de prince de la chanson de charme. Sa voix porte l’émotion avec cette retenue caractéristique de son style.

Couventine clôt l’EP par une création du tandem Gilbert BécaudMaurice Vidalin. Cette collaboration révèle une particularité : Bécaud compose pour Claveau sans l’interpréter lui-même. Vidalin et Bécaud se sont rencontrés en 1948 dans un bar d’Auteuil où le futur « Monsieur 100 000 volts » était pianiste. Leur association donne naissance à plusieurs chansons destinées à d’autres interprètes.

Des collaborations artistiques fructueuses

Maurice Vidalin, né à Paris en 1924, développe une carrière de parolier prolifique. Sa rencontre avec Bécaud marque le début d’une collaboration fructueuse qui s’étend sur plusieurs décennies. Ensemble, ils créent aussi « Le mur » pour Les Trois Ménestrels et « C’était moi ». Cette époque voit naître de nombreux standards de la chanson française.

Ce titre préfigure la carrière solo de Bécaud, qui débutera véritablement en 1953 avec « Mes mains » et « Les croix ». L’interprétation de Claveau révèle les qualités mélodiques du futur compositeur d’« Et maintenant ». Cette version témoigne de l’époque où Bécaud écrivait encore prioritairement pour d’autres artistes avant de conquérir la scène française.

André Claveau, voix d'une époque qui s'achève

Cet EP paraît à un moment charnière de la carrière d’André Claveau. Deux années plus tard, il remporte l’Eurovision 1958 à Hilversum avec « Dors, mon amour ». Cette victoire historique fait de lui le premier Français à décrocher ce prix européen. Pierre Delanoë et Hubert Giraud signent cette chanson qui triomphe dans tous les pays participants sauf les Pays-Bas.

Mais les années 1960 changent la donne musicale. La vague yéyé affecte sa popularité et son succès diminue. André Claveau incarne désormais l’ancienne génération face aux Johnny Hallyday, Sylvie Vartan et autres idoles des teenagers. Son alter ego féminin Lucienne Delyle subit le même déclin. Leur époque dorée appartient au passé.

Une fin de carrière dignement menée

Il se retire progressivement des médias à la fin des années 1960. Ses dernières apparitions publiques se raréfient. En 1978, il tente un retour dans « Loto chanson » de Guy Lux en interprétant « Marlène ». Cette ultime prestation télévisuelle clôt une carrière de quatre décennies. Sa voix conserve intacte cette élégance qui l’avait rendu célèbre.

André Claveau s’éteint le 20 juillet 2003 à Agen des suites d’une embolie cérébrale. Il repose à Brassac dans le Tarn-et-Garonne. Durant sa carrière, il aura interprété près de 1 500 chansons, marquant de son empreinte la chanson française de l’après-guerre. Son surnom de « Prince de la chanson » témoigne du respect que lui portaient ses pairs et le public.

Un héritage artistique durable

Sa filmographie compte une quinzaine de films entre 1947 et 1955. « Sous le ciel de Paris » de Julien Duvivier en 1950 ou « French Cancan » de Jean Renoir en 1955 l’associent aux plus grands réalisateurs. Ces apparitions cinématographiques complètent un parcours artistique complet. Acteur discret mais juste, il sert la chanson plus que sa propre gloire.

Ses succès les plus durables restent « Marjolaine », « Deux petits chaussons » inspiré de Charlie Chaplin, et « Bon anniversaire ». Cette dernière chanson de Jacques Larue et Louiguy résonne encore dans les célébrations familiales françaises. L’interprète original de ces standards a façonné l’imaginaire sentimental de toute une génération. Cet EP de 1956 mérite redécouverte pour saisir l’élégance d’une époque révolue.

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