Antoine – Les Elucubrations d’Antoine – 1966

Antoine, cheveux longs et verve libre, fait exploser 1966 avec ses « Élucubrations ».

Un 45 tours qui secoue la France gaullienne

En mars 1966, Antoine sort chez Disques Vogue un EP 45 tours intitulé « Les Élucubrations d’Antoine ». Quatre titres, une pochette où il pose guitare en main sur des rails, et un ton qui tranche avec la chanson française de l’époque. Ce disque marque une rupture, tant par son contenu que par son style provocateur.

Le morceau principal, « Les Élucubrations d’Antoine », s’impose immédiatement sur les ondes. L’artiste y aligne des vers absurdes, des piques sociales et un humour déroutant. Il y mêle Yvette Horner, Johnny Hallyday et les Monoprix, dans une salve de « oh yeah » devenus cultes. Dans un climat politique tendu, cette dérision frappe fort.

À l’époque, Antoine n’est pas encore trentenaire. Étudiant à Centrale Paris, il plaque tout pour se consacrer à la musique. Il sort de l’anonymat avec « Autoroute européenne n°4 », mais c’est cette nouvelle livraison qui cristallise son image. Cheveux longs, chemises à fleurs, il devient la cible des conservateurs… et le porte-voix d’une jeunesse en décalage.

Le disque est tiré à plus de 350 000 exemplaires. Il reste numéro un durant cinq semaines. Les journalistes s’écharpent, les militaires froncent les sourcils, et la présidence s’interroge. Chez Vogue, on jubile. Un vent de changement passe par les sillons d’un vinyle.

A1 – Qu'est-ce Qui Ne Tourne Pas Rond Chez Moi / A2 – Petite Fille, Ne Crois Pas

Le disque s’ouvre sur « Qu’est-ce Qui Ne Tourne Pas Rond Chez Moi ». Antoine y joue de l’image qu’on colle sur lui. Cheveux longs, air nonchalant, regard lucide. Il balance des constats en forme de question. Le ton est détaché, sec, sarcastique. Aucun refrain. Juste une suite d’images. Ça déroute.

Deuxième titre : « Petite Fille, Ne Crois Pas ». Il s’adresse à une enfant, la prévient, la secoue. Pas de tendresse. Pas de filtre. Une mise en garde désabusée. Il ne chante pas l’amour, il parle de ce qu’on ne dit pas. Dans la production yéyé, cette chanson est un contrepoint brut. Une anomalie assumée.

Face B, le morceau-titre : « Les Élucubrations d’Antoine ». Un flot. Pas de couplet. Pas de refrain. Juste une avalanche de scènes absurdes, anecdotes surréalistes, piques légères mais ciblées. Yvette Horner y prend un coup de clarinette, Johnny Hallyday finit en cage, Assurancetourix en version détournée. Le tout ponctué de « oh yeah » ironiques. Le public rit. L’establishment s’étrangle.

La chanson choque. Elle amuse. Elle clive. En arrière-plan, c’est la société tout entière qu’on égratigne. La présidence, les grands noms du showbiz, l’armée. Pas de revendication. Juste un miroir tendu. Antoine n’explique rien. Il balance.

Le disque se referme sur « Pourquoi Ces Canons ». 1 minute 43 de provocation feutrée. Il questionne l’obsession de la force, sans l’expliquer. Le texte est lapidaire. Pas d’appel. Pas de morale. Juste une chute ironique. Et le silence du sillon vide.

Antoine, l’étudiant qui a mis le feu aux platines sans le vouloir.

Pierre Antoine Muraccioli, dit Antoine, naît en 1944 à Tamamès, en Espagne, pendant l’exil de ses parents corses. Il grandit à Montpellier, passe son bac, entre à Centrale Paris. En 1966, alors qu’il est encore élève ingénieur, il enregistre un 45 tours. Un disque qui va tout changer : « Les Élucubrations d’Antoine ».

Il est accompagné par Les Problèmes, un groupe qui deviendra plus tard Les Charlots. Ensemble, ils signent un enregistrement atypique, hors format. Le morceau principal est un monologue ironique. Il y évoque la pilule contraceptive dans les Monoprix, imagine Johnny Hallyday enfermé en cage au cirque Médrano. La pique marque. Elle déclenche une riposte immédiate : Johnny sort « Cheveux longs et idées courtes ». La rivalité est lancée.

Problèmes, réponses et parodies

Dans la foulée, Antoine et Les Problèmes enregistrent un contrepoint : « Les Contre-élucubrations problématiques ». Le ton reste ironique, mais cette fois en écho direct aux critiques. Le succès est là : plus de 200 000 exemplaires vendus. Le disque reste numéro un durant cinq semaines.

La chanson sera détournée à plusieurs reprises. En 1966, Jean Yanne, avec Jean Baitzouroff et Jacques Martin, sort un disque parodique contenant quatre titres : « Les Émancipations d’Alphonse », « Les Revendications d’Albert », « Les Pérégrinations d’Anselme » et « Les Préoccupations d’Antime ». Toujours en 1966, dans Astérix et les Normands, Assurancetourix chante une phrase détournée du morceau : « Ma mère m’a dit : Assurancetourix, fais-toi tresser les cheveux, oh oui ».

De la scène au sillon, de la parodie au patrimoine

En 1996, Doc Gynéco reprend à son tour une partie du texte dans « Tel père, tel fils » : « Un jour ma mère m’a dit “Va te faire couper les cheveux” / J’lui ai répondu “Dans 20 ans si tu veux” ». La phrase reste ancrée dans la mémoire collective. L’écho des Élucubrations dépasse les années. La chanson devient un marqueur générationnel, un tremplin de moqueries sonores, un clin d’œil permanent à ceux qui se coiffaient à contre-courant.

Antoine lui-même quitte progressivement la scène musicale à la fin des années 60. Il embarque sur les mers, publie des carnets de bord, présente des émissions. Mais il reste, malgré lui, l’auteur d’un instant figé. « Les Élucubrations d’Antoine » restent un sillon détonant. Une salve rieuse dans une époque rigide. À réécouter. Brut.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut