Chagrin d’amour – Chacun Fait (c’qui Lui Plait) – 1981

Chagrin d'amour sort le premier rap français en 1981

Paris, automne 1981. Chagrin d’amour débarque sur le marché du disque avec un 45 tours qui va bouleverser le paysage musical français. Grégory Ken et Valli ignorent encore qu’ils viennent de créer le premier rap en français. Le single Chacun Fait (c’qui Lui Plait) sort chez Barclay et s’apprête à conquérir l’Hexagone. Cette chanson scandée sur une rythmique funk marque une rupture totale avec la variété française traditionnelle. Les paroles crues décrivent l’univers nocturne parisien sans concession. Le duo franco-américain entre dans l’histoire de la musique par la grande porte. Leur premier titre devient immédiatement un phénomène de société qui transcende les générations et les frontières musicales. Dès 1982, Les Charlots s’emparent du succès avec leur parodie Chagrin d’labour, Luis Rego reprenant ironiquement le refrain devenu culte.

Une rencontre providentielle entre deux mondes

L’histoire commence en 1978 à l’école de cinéma de New York. Valli Kligerman, étudiante américaine née le 26 décembre 1958 à New Haven dans le Connecticut, rencontre Philippe Bourgoin, cinéaste français et auteur de chansons. Le coup de foudre les mène au mariage secret. En mai 1981, après l’élection de François Mitterrand, le couple s’installe à Paris. Valli ne maîtrise pas encore parfaitement la langue française mais possède ce charme américain qui va séduire la France entière. Son accent new-yorkais authentique et sa personnalité spontanée apportent une fraîcheur inédite au paysage musical hexagonal. Cette transplantation géographique devient le catalyseur d’une révolution musicale inattendue. Dans l’effervescence des radios libres naissantes, elle découvre un nouveau terrain d’expression qui va révéler son talent naturel pour la communication et l’animation radiophonique.

Philippe Bourgoin ressort alors d’un tiroir un texte provocateur écrit dès le milieu des années 1970. Gérard Presgurvic avait déjà composé une première version mélodique en 1977, puis une seconde mouture en 1980. Aucune ne satisfait Bourgoin qui cherche une forme d’expression plus moderne. L’inspiration décisive vient d’outre-Atlantique avec The Magnificent Seven de The Clash, dont les paroles commencent par des mots qui inspireront directement les célèbres vers français. De retour d’un séjour aux États-Unis, Bourgoin et Presgurvic découvrent le rap naissant sur les ondes new-yorkaises entre 1978 et 1981. Ils entendent notamment Rapper’s Delight de The Sugar Hill Gang, qui connaît un certain succès en France en 1980. Cette influence directe transforme radicalement leur approche créative et donne naissance à une nouvelle forme d’expression musicale française inédite.

Grégory Ken entre en scène par l’intermédiaire de Philippe Bourgoin qui envisageait initialement d’enregistrer le titre lui-même. Jean-Pierre Trochu, né le 12 mars 1947 à Paris, possède déjà une solide expérience musicale acquise depuis les années 1960. Guitariste du groupe yéyé Claude Et Ses Tribuns, accompagnateur d’Annie Cordy, il a également participé à la tournée d’été de France Gall en 1964 aux côtés de Michel Paje. Les années 1970 l’ont vu évoluer dans l’univers des comédies musicales avec des rôles marquants dans Hair, Godspell, Jesus Christ Superstar et Mayflower. En 1979, il décroche même le rôle de Ziggy dans la première mondiale de Starmania. Sa voix rocailleuse d’authentique Parisien et son expérience scénique en font le candidat idéal pour incarner ce nouveau style musical révolutionnaire qui va bousculer les codes établis.

A – Chacun Fait (c'qui Lui Plait)

Chacun Fait (c’qui Lui Plait) raconte les errances nocturnes d’un homme dans le Paris interlope des années 1980. Le narrateur traverse bars louches, rencontres tarifées et patrouilles de police dans un récit haché qui épouse la forme d’un interrogatoire policier. Les questions-réponses ponctuent cette descente aux enfers urbaine où se mêlent alcool, prostitution et désespoir existentiel. Grégory Ken livre un monologue scandé sur une rythmique funk révolutionnaire pour l’époque française. Sa voix rocailleuse d’authentique Parisien raconte sans fard l’univers de la nuit capitale avec un réalisme saisissant. Les paroles décrivent la marginalité urbaine et les dérives nocturnes avec une crudité totalement inédite dans la chanson française traditionnelle. Philippe Bourgoin avait conçu ce texte provocateur dès les années 1970, anticipant une liberté d’expression que les radios libres vont enfin permettre en 1981.

Le processus créatif révèle l’audace du projet. Valli intervient initialement pour donner son avis sur l’enregistrement mais Philippe Bourgoin lui écrit finalement un couplet spécialement adapté à sa personnalité. Malgré sa maîtrise encore imparfaite du français, elle apporte cette touche américaine authentique qui donne au titre sa dimension internationale. Son accent new-yorkais contraste parfaitement avec l’argot parisien de Grégory Ken, créant un dialogue interculturel fascinant. L’enregistrement se déroule en août 1981 dans une ambiance décontractée qui transparaît dans le résultat final. Le duo naît véritablement dans ce studio où deux univers se rencontrent pour créer quelque chose d’entièrement nouveau. Cette alchimie particulière transforme un simple 45 tours en révolution musicale qui va influencer durablement le rap français naissant.

La face B propose une version instrumentale de 4 minutes 15 qui exploite habilement les codes du dub jamaïcain adaptés aux sonorités funk du morceau original. Cette déclinaison sans voix permet d’apprécier pleinement le travail minutieux d’arrangements d’Yves Martin et la richesse de la production signée Guevara et Bourgoin. Les lignes de basse hypnotiques et la rythmique synthétique créent un terrain de jeu idéal pour les DJs de l’époque qui s’emparent immédiatement du titre dans les clubs parisiens. Cette version instrumentale répond parfaitement aux attentes des établissements nocturnes et des radios libres qui émergent massivement en 1981. Le remixage de Dominique Blanc Francard apporte une dimension supplémentaire au morceau en explorant toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies d’enregistrement numérique de l’époque.

Cette face B témoigne de la modernité visionnaire du duo qui anticipe brillamment les usages futurs de la musique électronique naissante. Les producteurs comprennent intuitivement que leur création dépasse le cadre traditionnel de la chanson française et nécessite des déclinaisons adaptées aux nouveaux modes de consommation musicale. L’influence du mouvement hip-hop américain se ressent dans cette approche du remix qui préfigure l’évolution du rap français vers des sonorités plus sophistiquées et expérimentales. Les arrangements synthétiques et les effets de spatialisation créent une atmosphère unique qui fonctionne parfaitement en autonomie. Cette version instrumentale devient rapidement un standard dans l’univers des DJs français et contribue à diffuser l’esthétique de Chagrin d’amour bien au-delà du succès de la face A, établissant les bases d’une culture remix hexagonale naissante.

Grégory Ken et Valli, pionniers du rap français

Le succès de Chacun Fait (c’qui Lui Plait) dépasse toutes les prévisions et bouleverse l’industrie musicale française. Le 45 tours se vend à raison de 35 000 exemplaires par jour dès février 1982, atteignant finalement trois millions d’exemplaires vendus en France. La nouvelle radio NRJ, créée en juin 1981, diffuse le titre jusqu’à neuf fois par jour et contribue massivement à son succès phénoménal. Le titre inspire immédiatement de nombreuses reprises qui témoignent de son impact culturel durable. Des artistes hip-hop comme MC Solaar et Joey Starr reconnaissent ouvertement l’influence fondatrice du duo sur le rap français contemporain.

Après le triomphe du premier single, Chagrin d’amour enregistre son album éponyme au studio Continental en mars 1982. L’album sort en septembre chez Barclay mais n’atteint pas le succès escompté. Le duo enchaîne avec Mon Bob et moi en 1984 chez Virgin, échec qui sonne le glas de leur collaboration. Grégory Ken devient la voix off de Canal+ jusqu’en 1991 et meurt d’un cancer en 1996. Valli développe une carrière solo et rejoint France Inter en 2002. En 2019, elle réédite l’album devenu collector. Écoutez ce disque historique qui a ouvert la voie au rap français.

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