Creative Source – Harlem / Corazon – 1975

Creative Source transforme les classiques de Carole King et Bill Withers en pépites funk

En 1972, Los Angeles voit naître un projet musical ambitieux porté par Ron Townson, membre emblématique du Fifth Dimension. Ce vétéran de la scène vocale californienne rêve de créer un groupe mixte capable de rivaliser avec les formations les plus innovantes de l’époque. Il rassemble autour de lui cinq musiciens expérimentés : Barbara Lewis, ancienne membre des Elgins, Don Wyatt, vétéran des groupes The Fortunes et The Colts des années 1950 et ancien choriste de Nat King Cole, Steve Flanagan, Celeste Rose et Barbara Berryman.

L’aventure Sussex Records

Creative Source trouve rapidement sa voie grâce au soutien de Sussex Records, le label qui abrite également Bill Withers. Le producteur Michael Stokes prend les rênes de leur premier album éponyme, sorti en 1973. Cette collaboration se révèle déterminante dans l’élaboration du son caractéristique du groupe, mélange subtil de sophistication vocale et d’arrangements funk avant-gardistes. Les cinq membres développent des harmonies complexes à cinq voix qui les distinguent immédiatement de leurs contemporains.

La percée avec Bill Withers

Le destin de Creative Source bascule avec leur reprise de Who Is He (And What Is He to You)? de Bill Withers. Cette transformation radicale du titre original, étirée sur plus de douze minutes en version album, devient leur carte de visite. Le traitement psychédélique orchestré par Paul Riser, avec ses guitares saturées, ses synthétiseurs Moog bouillonnants et ses cuivres percutants, propulse le groupe vers les sommets du hit-parade en 1974. Cette version audacieuse illustre parfaitement leur capacité à réinventer les standards soul avec une modernité saisissante.

Leur premier succès commercial, You Can’t Hide Love en 1973, avait déjà démontré leur potentiel. Cette composition de Skip Scarborough, plus tard reprise par Earth, Wind & Fire, révèle leur maîtrise des harmonies serrées et leur approche novatrice du funk sophistiqué. Le groupe se forge une réputation dans les studios ouest-américains, attirant l’attention des professionnels par leur professionnalisme et leur créativité débordante.

A – Corazon

Corazon illustre parfaitement l’art de Creative Source dans la réinterprétation de classiques contemporains. Cette composition de Carole King, initialement parue en 1973 sur son album Fantasy, trouve une seconde vie sous les arrangements funk du quintet californien. La saveur latine soulful de l’original séduit immédiatement le mouvement disco naissant, et Creative Source amplifie cette dimension avec des percussions renforcées et une section rythmique plus dense.

L’approche du groupe transforme cette ballade contemplative en véritable machine à danser, tout en préservant l’essence mélodique de King. Le break jazzy aux vibraphones, devenu légendaire dans les cercles underground new-yorkais, fait de cette version un incontournable des sound-systems du Bronx et des clubs downtown. Cette adaptation témoigne de la capacité unique de Creative Source à identifier le potentiel dansant caché dans des compositions apparemment éloignées de l’univers funk, créant des ponts inattendus entre différents genres musicaux.

Harlem confirme l’affinité particulière de Creative Source avec l’univers de Bill Withers. Cette pièce instrumentale, extraite de l’album Just as I Am de 1971, reçoit le traitement signature du groupe californien. Les cordes éblouissantes et le groove chaloupé de la version originale s’enrichissent d’arrangements plus sophistiqués, caractéristiques de l’école de production Sussex Records dirigée par Michael Stokes.

Cette interprétation s’inscrit parfaitement dans l’album Migration de 1974, où Creative Source explore diverses facettes de leur identité musicale. Harlem devient un terrain d’expression privilégié pour leurs talents d’arrangeurs, démontrant leur capacité à enrichir des compositions déjà abouties sans en dénaturer l’esprit. La version du groupe amplifie la dimension urbaine et cosmopolite du titre, créant une ambiance parfaitement adaptée aux pistes de danse des clubs les plus exigeants de l’époque.

Creative Source, l'étoile filante du funk sophistiqué

L’année 1975 trouve Creative Source à un tournant de leur carrière. Après deux albums remarqués sur Sussex Records, le groupe doit s’adapter à la fermeture du label et signe avec Polydor Records. Cette transition marque le début d’une période plus difficile, malgré la qualité maintenue de leurs productions. Pass The Feelin’ On et Consider The Source, leurs deux derniers albums, témoignent de leur maturité artistique mais peinent à retrouver l’impact commercial de leurs débuts.

Les tournées prestigieuses

Parallèlement à leurs enregistrements, Creative Source développe une solide réputation scénique. Leurs prestations live révèlent toute la puissance de leurs harmonies vocales et la complicité entre les cinq membres. Le groupe obtient l’honneur d’assurer les premières parties de légendes absolues : Duke Ellington et B.B. King à Las Vegas. Ces collaborations prestigieuses confirment la reconnaissance dont jouit le quintet auprès de leurs pairs et du public amateur de musique sophistiquée.

La philosophie du groupe

Selon les témoignages de Michael Stokes et Clarence Avant, président de Sussex Records, Creative Source se distinguait par son approche collective inhabituelle. Contrairement aux formations traditionnelles dominées par un leader, les cinq musiciens partageaient équitablement les responsabilités créatives. Cette démocratie artistique, rare dans l’industrie musicale, explique en partie la richesse de leurs harmonies et l’équilibre de leurs arrangements. Leurs membres, tous diplômés et intellectuellement curieux, apportaient une dimension érudite à leur approche du funk et de la soul.

La dispersion finale

En 1977, faute de promotion suffisante et face à l’indifférence croissante du public, Creative Source se sépare définitivement. Les membres retournent à une vie plus conventionnelle en Californie du Sud. Don Wyatt s’éteint en 1990, Celeste Rose embrasse une carrière juridique, tandis que Steve Flanagan s’expatrie aux Pays-Bas. Ron Townson, leur mentor, poursuit sa carrière avec The Fifth Dimension jusqu’à sa retraite en 1997, avant de décéder en 2001 des suites d’une maladie rénale.

Malgré leur brève existence, Creative Source laisse un héritage considérable dans l’évolution du funk et du disco. Leurs réinterprétations audacieuses de Corazon et Harlem continuent d’inspirer les DJ et producteurs contemporains, témoignant de la pertinence intemporelle de leur vision artistique. Ce 45 tours de 1975 cristallise parfaitement leur génie : transformer des chefs-d’œuvre existants en nouvelles œuvres d’art, sans jamais trahir l’esprit original des compositions.

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