Culture Club – The War Song – 1984

Quand un tube entêtant se heurte à la tempête médiatique et aux critiques assassines

En 1984, Culture Club se trouve à un tournant périlleux de sa carrière fulgurante. Le groupe anglais, avec déjà deux albums à son actif, fait sensation en ce début de décennie quatre-vingt grâce à une flopée de tubes comme Do You Really Want To Hurt Me, Time, Church of the Poison Mind ou Karma Chameleon. Mais également par l’exubérance flamboyante et narcissique de son leader, Boy George. Le chanteur et ses frasques fascinent, notamment la presse anglaise qui se déchaîne aux moindres faits et gestes de ce personnage haut en couleurs. Pourtant, derrière les paillettes et les succès planétaires, les tensions s’accumulent dangereusement au sein du quatuor. Les conflits incessants entre les membres du groupe, la relation cachée et tumultueuse entre Boy George et le percussionniste Jon Moss, et une tournée mondiale harassante n’augurent rien de vraiment bon pour la sortie d’un troisième album.

La pression d’une maison de disques

Poussé par une maison de disques à qui la notoriété du groupe donne des ailes, Culture Club se met au travail sans réelle envie ni inspiration sur ce qui deviendra Waking Up with the House on Fire. Le groupe est éreinté. Une lassitude liée à une programmation de leur emploi du temps désordonné durant l’année 1984. Ils mènent tambour battant leur activité professionnelle avec trois enregistrements différents de disque, dont ce troisième album élaboré épisodiquement et dans la précipitation sur une période décousue entre le début du mois de mars jusqu’à août. La maison de disque les pousse vite à produire et l’album est enregistré dans la pression. De plus, une tournée mondiale, le Colour by Numbers Tour, effectuée sur trois continents entre le mois de mars et de juillet, rajoutée au tourbillon médiatique mondial, amplifie la faillite de ce nouveau 33 tours.

Le désintérêt de Boy George à l’élaboration de cet opus est patent. Il laisse le choix final à Roy Hay, un passionné dans l’utilisation des séquenceurs et des ordinateurs, de contrôler et de paralyser la création des chansons. Quelques mois plus tard en 1985, le leader de Culture Club déclare dans les pages du magazine anglais Smash Hits qu’il pense que l’album est vraiment nul. Il n’a pas assez bien chanté sur l’album. Il n’a pas mis tous les efforts nécessaires dans tout. Il n’a pas travaillé, et il était vraiment paresseux. Le groupe doit répondre aux abonnés absents des attentes de la maison de disques, des médias et des fans à la suite du succès artistique et commercial de Colour by Numbers. Dans ce contexte difficile, le premier single extrait de l’album voit le jour.

Un message contre la guerre

Le premier single à être extrait de Waking Up with the House on Fire sera The War Song, un morceau terriblement efficace mais qui va pâtir d’un texte anti-guerre qu’on jugera tout bonnement simpliste et naïf. War war is stupid and people are stupid, entonne Boy George entouré d’un chœur d’enfants. En pleine Guerre froide et prenant le contrepied du plus sérieux Two Tribes de Frankie Goes to Hollywood, Boy George s’inspire de son époque mais également de la grève des mineurs qui perturbe la Grande-Bretagne en 1984 et 1985 pour écrire sa chanson. Le chanteur commente ainsi son propos : The War Song est la meilleure chose que nous ayons jamais faite. C’est porteur d’un message, mais je ne m’en sers pas comme d’un gimmick. Quand on vit dans une société libre c’est très facile de dire que la guerre n’arrivera jamais. C’est idiot de penser ça.

L’idée est de pointer toute forme de discrimination et d’individualisme qui mènent fatalement au conflit, et ce dès le plus jeune âge, mais également de faire passer un message aux plus jeunes, de façon directe et positive. C’est très facile d’écrire une chanson sur la guerre et d’en faire quelque chose de triste, explique Boy George. The War Song est une chanson joyeuse, une chanson positive, une chanson qu’on reprend en chœur avec une approche différente du sujet. La crainte du groupe était de faire du morceau quelque chose de trop enfantin, mais George avait cette envie de faire chanter les refrains par un chœur d’enfants qu’il trouvait très émouvant. À propos de The War Song, Boy George déclare également que c’est une chanson vraiment heureuse, une chanson positive à chanter avec une approche vraiment différente de l’objet. Mais les paroles sont sarcastiques, reflétant l’idée de l’après drame, le bonheur.

La presse britannique se déchaîne

La presse ne sera pas de son avis. Si certains louent tout de même l’efficacité entêtante du morceau, on tombe littéralement à bras raccourcis sur le chanteur, dont la personnalité exaspère sans doute une partie des journalistes, et l’on fustige la mièvrerie des paroles. Le seul titre qui sort du lot dans l’album Waking Up with the House on Fire est justement le pop The War Song, une chanson engagée, un plaidoyer contre la guerre. Les critiques désastreuses n’empêcheront toutefois pas The War Song d’être un tube. Le titre se classe au deuxième rang au Royaume-Uni et en Australie, au quatrième rang en Belgique et en Espagne, au septième rang en France avec plus de trois-cent-mille ventes. Dans le Top 50 français, The War Song atteint la septième place.

Musicalement, le titre se compose de plusieurs titres différents et énergiques. Cet album dans lequel le groupe semble avoir perdu la créativité de ses débuts manque de souffle et d’âme, créant un fossé tel que Culture Club ne parviendra pas à le combler durant les années suivantes, bien que le 33 tours devienne un succès dans les ventes françaises avec cent-mille exemplaires, un disque de platine en Angleterre et aux États-Unis, atteignant les cinq millions de ventes dans le monde. Culture Club est un groupe pop britannique formé en 1981. Il s’est fait remarquer dès son troisième 45 tours, Do You Really Want To Hurt Me, devenu un tube planétaire. Le groupe a connu un succès mondial durant les années quatre-vingt avec une dizaine de chansons et a vendu plus de cinquante millions de disques dans le monde.

A – The War Song

The War Song est une chanson engagée qui illustre le côté sérieux et frivole de la guerre selon Boy George. Culture Club ne ménage pas sa peine pour promouvoir son nouveau 45 tours et son nouvel album. Un clip au budget de cent-mille livres sterling est réalisé par Russell Mulcahy, réalisateur déjà connu pour son travail avec The Buggles, Duran Duran, Elton John ou Bonnie Tyler. Le tournage mobilise plus de cinq-cents figurants et de nombreux changements de costumes pour Boy George qui en a écrit le scénario. Pas de réelle intrigue ici mais plutôt une succession de séquences et d’images qui dénoncent la glamourisation de la guerre à travers un défilé de mode sur une zone bombardée. Ça fait vraiment réfléchir, dira le chanteur. Ça montre le côté frivole et le côté sérieux.

Le vidéo-clip est illustré par des défilés de mannequins-guerriers, de soldats, de chars, d’explosions et de quatre-cents enfants grimés en squelette dans un monde en désolation. Vidéo surprenante, la collaboration avec Mulcahy s’avère fructueuse et un projet de partenariat à long terme avec le groupe est envisagé puis abandonné à cause des engagements du réalisateur auprès de Duran Duran. Le clip contribue largement à la diffusion du message pacifiste du groupe, même si les critiques restent sévères sur le caractère simpliste des paroles. Malgré tout, l’efficacité du refrain et la mélodie entêtante font de The War Song un succès commercial indéniable, prouvant que le public adhère au message malgré les réserves de la presse spécialisée.

Une stratégie internationale ambitieuse

Autre fait notable, afin de diffuser son message le plus largement possible, Culture Club enregistre quatre versions différentes de The War Song avec une partie du refrain chantée dans une langue étrangère. La France aura donc droit en face B du 45 tours à La Chanson de guerre, l’Espagne à La canción de guerra, l’Allemagne à Der Kriegsgesang et le Japon à Sensoo No Uta. Des versions en russe, italien et chinois sont également en projet mais ne seront finalement jamais réalisées. Cette stratégie de localisation témoigne de l’ambition du groupe de toucher un public international avec son message pacifiste. Et pour compléter le tout, deux remixes club sont distribués, le Shriek mix et l’Ultimate mix, permettant au titre de conquérir également les pistes de danse.

Au rayon des différentes éditions, on notera le pressage d’un maxi 45 tours incluant un poster, un 45 tours rouge ainsi qu’un 45 tours picture dont la commercialisation sera annulée car la photo du chanteur était trouée au niveau de la tête, dira-t-on. Cette multiplicité de formats et de versions témoigne de l’investissement de la maison de disques dans la promotion du titre, malgré les tensions internes au groupe. Le succès commercial de The War Song permet temporairement de masquer les difficultés créatives et relationnelles qui minent Culture Club, mais ne suffit pas à inverser la tendance du déclin amorcé avec l’album Waking Up with the House on Fire.

La Chanson De Guerre constitue la version française de The War Song. Cette adaptation linguistique s’inscrit dans la stratégie globale de Culture Club de diffuser son message pacifiste à travers le monde en adaptant une partie du refrain dans différentes langues. Pour le marché français, le groupe enregistre donc cette version avec le refrain chanté en français, permettant au public hexagonal de mieux s’approprier le message anti-guerre du titre. Cette approche témoigne de l’importance accordée par le groupe à la compréhension de leur propos, au-delà de la simple barrière linguistique.

La version française reprend l’arrangement et la structure musicale de la face A, tout en adaptant les paroles pour le public francophone. Cette démarche de localisation n’est pas courante à l’époque et démontre l’ambition de Culture Club de maximiser l’impact de leur message. Le choix de produire plusieurs versions linguistiques révèle également la dimension politique et engagée que le groupe souhaite donner à ce titre, dépassant le simple cadre du divertissement pop pour aborder des thématiques sociales et humanistes. En France, où le titre se classe à la septième place avec plus de trois-cent-mille ventes, cette version française contribue certainement au succès commercial du single.

Le début de la fin pour un groupe au sommet

À l’automne 1984, le groupe repart en tournée aux États-Unis et pour quelques dates en Angleterre. Le Waking Up with the House on Fire Tour n’atteint pas les attentes de la maison de disque. C’est une tournée dispendieuse qui ne suscite plus le même intérêt qu’il y a quelques mois. À Dallas au Texas, le groupe a beaucoup de mal à remplir la salle dès la première date. L’accueil est mitigé sur le sol américain. Les concerts de Louisville et d’Oklahoma City sont annulés. La réception de ce tour de chant est une déception pour le groupe. Une désillusion qui ne fait que précipiter en novembre l’annulation de cette tournée. Les dissensions internes, artistiques ou d’égo de George vis-à-vis de Hay et Craig ou sentimentales entre Moss et George, n’arrangent pas la vie du groupe et affectent la perte de créativité de celui-ci.

L’engagement humanitaire et la séparation

Peu de temps après, Jon Moss et Boy George participent chacun de leur côté au collectif Band Aid mis en place par Bob Geldof et Midge Ure avec de nombreux groupes et chanteurs pop, rock et new wave anglais pour l’enregistrement de la chanson humanitaire Do They Know It’s Christmas venant en aide aux populations victimes de la famine en Éthiopie. Le titre atteint le haut des classements en Angleterre et en Europe durant les fêtes de Noël 1984. Cette réunion d’artistes donne l’impulsion à la même action en 1985 aux États-Unis avec USA for Africa, en France avec Chanteurs sans frontières et en Afrique avec Tam-Tam pour L’Éthiopie. À partir de février 1985, Culture Club réalise qu’il est temps de prendre des vacances. De son côté, George part vivre à New York avec ses amis.

Durant l’été 1985, le groupe joue à Montreux en Suisse dans le cadre d’un festival pop et rock international proposant trois de leurs succès comme The War Song, Love Is Love et Karma Chameleon. D’ailleurs en octobre 1985, Culture Club est dans la ville de Montreux et de ses renommés studios d’enregistrements pour la réalisation de leur quatrième 33 tours. Dans la perspective du quatrième album, le contexte semble être au beau fixe entre tous les membres du groupe. Malgré les tensions ayant existé entre eux les mois précédents, Boy George de bonne foi déclare plus tard que l’ambiance dans le groupe a été brillante, tout le monde s’entendait si bien qu’il a oublié qu’il n’avait pas parlé à Mikey depuis un an. Roy et lui-même ont eu de la haine vraiment entre eux et ils ne se sont pas parlés. Ils n’auraient pas dû tout simplement se mettre dans cette situation. Maintenant, il a de très bon moment avec lui.

Le dernier album et la dissolution

Culture Club entame le début de l’année 1986 par trois semaines de tournage à Los Angeles pour un unique épisode de la série populaire l’Agence tous risques aux côtés de George Peppard, Mister T., Dirk Benedict et Dwight Schultz, dans l’épisode numéro 16 nommé Cowboy George de la saison 4. Cette apparition dans la série la plus connue au monde est un moyen efficace de promotion mondiale pour le groupe dans la perspective de la sortie des deux premiers titres du futur album From Luxury to Heartache. Les deux principaux singles de cet album, qui signifie en français « Du luxe au chagrin », sont God Thank You Woman et Move Away qui débarquent sur les ondes en mars-avril 1986. En France, Move Away fait une discrète et une furtive apparition dans le Top 50 avec un classement de quarante-septième au printemps 1986.

L’album From Luxury to Heartache, d’un budget de six millions de dollars, est produit par l’expérimenté Arif Mardin qui a remplacé Steve Levine le producteur des trois premiers albums. Ce quatrième recueil est de qualité supérieure dans son contenu à Waking Up with the House on Fire, cependant il est de moindre niveau qualitatif que les deux premiers 33 tours de l’histoire du groupe. À travers cet album, le son Culture Club est revitalisé en partie par un mélange de musique funk et de synth-pop qui leur permet de repartir sur de meilleure base avec au sein du groupe une ambiance positive générale. Malgré les critiques peu encourageantes de la presse musicale anglaise, From Luxury to Heartache parvient tout juste à décrocher sur une courte période une dixième place dans les ventes anglaises, une trente-deuxième place aux États-Unis et un dix-huitième rang en Norvège. Pour le monde de l’industrie du disque cet album est un échec dans les ventes, il en vendra moins que le troisième album.

L’effondrement final

Le groupe se produit pour la dernière fois à la télévision le 23 mai 1986, à l’occasion d’une émission pour enfants, le Disneyland’s Summer Vacation Party, en français « La fête des vacances d’été de Disneyland », avec en présence de Kenny Loggins, Electric Light Orchestra, Miami Sound Machine, Jay Leno et de nombreuses autres personnalités. Pour cette émission c’est un quatuor réduit à trois, Roy Hay est resté auprès de sa compagne. Le trio restant propose au public américain trois titres de leur dernier album : God Thank You Woman, Move Away et Work On Me Baby. Au début de l’été 1986, tout s’accélère dramatiquement pour le meneur de Culture Club. La fin du groupe est alors irréversible dans ce contexte difficile et de tourment médiatique l’y accompagnant. Confirmé par Boy George, le groupe se sépare au printemps 1987. Culture Club se sépare en 1987 et Boy George entreprend alors une carrière solo.

Composé de Boy George, Jon Moss, Mikey Craig et de Roy Hay, Culture Club s’est néanmoins reformé à plusieurs reprises au cours des années 1990 et 2000. En 2018, le chanteur britannique Boy George et son groupe légendaire des années quatre-vingt Culture Club se reforment pour une tournée mondiale. Ils donnent deux concerts exceptionnels en France en décembre 2018, dont l’un à l’Opéra Garnier à Paris. C’est dans sa composition d’origine que Culture Club enregistre l’album Life, paru en 2018. The War Song demeure l’un des titres les plus emblématiques de cette période charnière où Culture Club, au faîte de sa gloire, commence inexorablement à décliner, malgré un message pacifiste qui résonne encore aujourd’hui avec force et pertinence.

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