Au printemps 1960, une mélodie venue de Grèce s’apprête à conquérir l’Europe. Manos Hadjidakis compose pour le film Jamais le dimanche de Jules Dassin un air entraînant qui deviendra l’un des grands tubes de l’année. L’actrice Melina Mercouri interprète pour la première fois cette chanson au rythme de bouzouki dans le film où elle incarne une prostituée libre et joyeuse du port du Pirée. La composition originale grecque célèbre ce port mythique d’Athènes, ses marins et ses enfants aux bonnets oranges.
Une reconnaissance internationale immédiate
Le succès est foudroyant. En 1961, la chanson remporte l’Oscar de la meilleure chanson originale, une première pour une composition écrite dans une langue autre que l’anglais depuis la création de cette catégorie en 1934. La mélodie traverse les frontières et les artistes du monde entier s’en emparent. Connie Francis, Petula Clark et The Chordettes enregistrent une version anglaise sous le titre Never On Sunday. Lale Andersen connaît un nouveau succès en Allemagne avec sa version Ein schiff wird kommen. Au Québec, Ginette Ravel l’interprète, tandis qu’à Hong Kong, Rebecca Pan l’enregistre également.
Dalida et la période exotique
Dalida débute les années 1960 en pleine gloire. Depuis son triomphe avec Bambino en 1956, elle a enchaîné les succès : Gondolier, Come Prima, Dans le bleu du ciel bleu. L’année 1959 marque une étape décisive dans sa carrière internationale. Elle épouse Lucien Morisse, directeur des programmes d’Europe 1, le 8 avril, puis obtient la nationalité française. Son mariage n’est pas un acte d’amour mais de reconnaissance envers celui qui a fait d’elle une vedette. Dès le début de leur union, elle entame une liaison avec l’artiste-peintre Jean Sobieski.
La chanteuse commence à enregistrer des titres dans plusieurs langues pour conquérir de nouveaux publics. En mai 1959, elle enregistre en allemand Le Jour où la pluie viendra qui devient Am Tag als der Regen kam. Cette version atteint la première place des ventes en Allemagne et la deuxième en Autriche. Elle enregistre également des versions espagnole et italienne qui connaissent une certaine popularité. Sa renommée s’étend hors de France et elle fait de nombreuses tournées en Égypte, en Italie et en Allemagne. Son répertoire privilégie alors les chansons de style exotique à rythme lent, qui séduisent le public européen.
La collaboration avec Raymond Lefèvre
Raymond Lefèvre accompagne Dalida sur la plupart de ses enregistrements depuis la fin des années 1950. Ce chef d’orchestre, pianiste, arrangeur et compositeur français devient un pilier de ses succès. Natif de Calais, il obtient le premier prix de piano et flûte au Conservatoire de Paris. Dès 1956, il écrit des arrangements pour Dalida, dont la chanson à succès Bambino. Sa collaboration avec la chanteuse est intense : Por Favor, Tu peux tout faire de moi, Quand on n’a que l’amour bénéficient tous de ses orchestrations raffinées. Son nom apparaît régulièrement aux génériques, parfois orthographié Lefèvre.
Raymond Lefèvre travaille également avec Franck Pourcel et Paul Mauriat pour de nombreux arrangements. En 1958, son enregistrement de The Day the Rains Came devient un best-seller aux États-Unis. Au début des années 1950, il joue du piano de jazz avec Hubert Rostaing et Bobby Jaspar. C’est lors du concours Le Coq d’Or de la Musique, organisé par Eddie Barclay, qu’il sympathise avec Paul Mauriat. Ces deux chefs d’orchestre travailleront et composeront ensemble durant plusieurs années. En 1960, Raymond Lefèvre accompagne Dalida sur le disque Les Enfants du Pirée, apportant sa touche orchestrale à cette adaptation française de la chanson grecque.
Le parolier Jacques Larue
Jacques Larue adapte en français les paroles de Les Enfants du Pirée. Ce parolier a déjà offert à Dalida deux immenses succès : Bambino et Ciao Ciao Bambina. Là où le texte original de Manos Hadjidakis célèbre le port du Pirée, Jacques Larue transforme la chanson en ode à la maternité. Les paroles évoquent le désir d’avoir des enfants qui deviendront marins, un thème prémonitoire pour Dalida qui n’aura jamais d’enfant. En 1967, après sa relation avec un étudiant romain prénommé Lucio, elle se retrouve enceinte et décide d’avorter sans en parler à personne d’autre que son frère Orlando et leur cousine Rosy. L’opération, réalisée en Italie car l’avortement n’est alors pas autorisé en France, la rend stérile.