Eric Clapton – Forever Man – 1985

Eric Clapton et Jerry Lynn Williams sortent un tube inattendu en 1985.

Dans les studios d’AIR à Montserrat, en mars 1984, Eric Clapton travaille avec Phil Collins sur ce qui devait être son neuvième album studio. Le guitariste sort d’une période difficile. Son précédent album chez Warner Bros, Money and Cigarettes, n’a pas rencontré le succès escompté. Sa relation avec Pattie Boyd traverse une crise majeure qui aboutira à leur séparation temporaire pendant l’enregistrement.

Les sessions se déroulent bien. Clapton note dans son journal : “Nous avons fait cinq excellents morceaux rapidement. Phil est si agréable à travailler qu’on accomplit beaucoup sans que cela ressemble à du travail acharné”. L’album original comprend des compositions personnelles comme She’s Waiting, Same Old Blues ou le titre éponyme Behind the Sun, où Clapton exprime sa douleur conjugale accompagné seulement de sa guitare et du synthétiseur de Collins.

Le refus de Warner Bros

À l’automne 1984, Warner Bros rejette l’album. Les dirigeants du label, menés par Lenny Waronker, considèrent que le projet manque de tubes potentiels. “Ils ont dit qu’il n’y avait pas de singles et aucune pertinence par rapport à ce qui sortait ailleurs, et que j’avais besoin de me réveiller et de comprendre ce qui se passait”, se souvient Clapton. Plutôt que de s’indigner, le guitariste accepte de collaborer.

Le label fait appel à Jerry Lynn Williams, compositeur originaire du Texas né en 1948. Williams a déjà travaillé pour Delbert McClinton et Bonnie Raitt. Warner Bros lui commande trois chansons spécifiquement pour redonner un souffle commercial à l’album de Clapton. “Ils m’ont envoyé trois chansons d’un compositeur texan – Forever Man, Something’s Happening et See What Love Can Do – et elles étaient bonnes”, reconnaît Clapton.

A – Forever Man

Forever Man devient le premier single de l’album Behind the Sun, sorti en mars 1985. La chanson illustre parfaitement la stratégie commerciale de Warner Bros. Enregistrée dans les studios Lion Share de Los Angeles et Amigo Studios de North Hollywood, elle bénéficie d’une production léchée signée Lenny Waronker et Ted Templeman, les producteurs maison du label.

Les sessions réunissent des musiciens de premier plan. Steve Lukather et Jeff Porcaro du groupe Toto participent aux enregistrements, aux côtés de Nathan East à la basse et Greg Phillinganes aux claviers. La structure de Forever Man suit un schéma classique : introduction, couplet, refrain, solo de guitare et refrain final, le tout dans la tonalité de ré mineur.

Un succès commercial immédiat

Le pari de Warner Bros se révèle payant. Forever Man atteint la 26ème place du classement américain Billboard Hot 100 et grimpe jusqu’à la première position du Billboard Top Rock Tracks. C’est le deuxième single de Clapton à accomplir cet exploit. Les ventes mondiales dépassent les 500 000 exemplaires.

Le clip vidéo, premier de la carrière de Clapton, devient un favori de MTV. Tourné sur une scène circulaire, il met en scène le groupe de tournée de Clapton avec Donald “Duck” Dunn, Jamie Oldaker, Michael Omartian, Tim Renwick, Shaun Murphy et Marcella Detroit. Une anecdote savoureuse : une des caméras tombe accidentellement de son chariot pendant le tournage, incident conservé dans le montage final.

Too Bad représente la face cachée de l’album Behind the Sun. Cette composition originale d’Eric Clapton fait partie des morceaux enregistrés lors des sessions initiales aux studios AIR de Montserrat. Produite par Phil Collins, elle illustre l’approche plus intimiste et blues que souhaitait initialement développer Clapton.

Le morceau se distingue par son caractère dépouillé. Contrairement aux productions clinquantes des chansons de Jerry Lynn Williams, Too Bad retrouve l’esprit blues traditionnel cher à Clapton. Phil Collins assure la batterie, Chris Stainton le piano et Donald “Duck” Dunn la basse, formant un quartet blues efficace. Un critique note que Clapton y déploie “son meilleur jeu à la Albert King, éclair d’aiguille de machine à coudre”.

Le destin d’un outtake

Initialement écartée de l’album Behind the Sun, Too Bad trouve sa place comme face B du single Forever Man. Cette décision révèle la stratégie du label : utiliser les compositions personnelles de Clapton comme faire-valoir des tubes commandés. La chanson connaîtra une seconde vie en 1988 lors de sa parution sur le coffret Crossroads.

Le morceau témoigne de la période douloureuse que traverse Clapton pendant l’enregistrement. Sa séparation avec Pattie Boyd nourrit l’émotion du blues, rappelant les heures sombres qui avaient inspiré certains de ses plus grands morceaux. Too Bad illustre aussi la direction artistique que Clapton et Collins voulaient donner à l’album avant l’intervention du label.

Eric Clapton entre opportunisme commercial et authenticité artistique.

Le single Forever Man / Too Bad symbolise les contradictions de la carrière d’Eric Clapton au milieu des années 1980. D’un côté, Forever Man relance efficacement sa carrière commerciale et lui ouvre les portes de MTV. De l’autre, Too Bad rappelle ses racines blues et son authenticité artistique. Cette dualité traverse tout l’album Behind the Sun, certifié disque de platine avec plus d’un million d’exemplaires vendus.

L’impact du single dépasse le simple succès commercial. Forever Man marque le retour de Clapton sur le devant de la scène rock après plusieurs années difficiles. La collaboration avec Jerry Lynn Williams se poursuivra sur les albums suivants, notamment Journeyman en 1989 avec Running on Faith, Pretending et No Alibis. Williams, décédé en 2005 d’une insuffisance rénale et hépatique sur son yacht à Saint-Martin, aura marqué durablement l’œuvre de Clapton.

Un héritage contrasté

Les critiques contemporaines se montrent partagées. Rolling Stone juge l’album “léché mais incohérent”, s’inquiétant de voir Clapton privilégier les ballades commerciales au détriment de ses fans rock. Robert Christgau du Village Voice décrit l’album comme “triste et mauvais” car Clapton suit simplement les modes commerciales. Rétrospectivement, AllMusic considère l’album comme “quelque peu schizophrène” à cause des interventions du label.

Pourtant, Behind the Sun révèle un Clapton guitariste retrouvé. Après une décennie où son jeu avait pris le second rôle derrière le chant, l’album contient plusieurs solos remarquables. Le single Forever Man / Too Bad capture cette renaissance artistique : le premier morceau pour reconquérir le public, le second pour rappeler l’essence même de son art. Quarante ans plus tard, ces deux faces continuent de témoigner des tensions créatives qui animent tout grand artiste face aux exigences du marché. Un disque à redécouvrir pour saisir toute la complexité de Slowhand.

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