Izhar Cohen – A-Ba-Ni-Bi – 1978

Izhar Cohen défie l'Europe avec son langage secret d'enfant

Izhar Cohen et le groupe Alphabeta surgissent en 1978 avec un pari audacieux. Transformer un jeu de mots enfantin en arme de séduction européenne. A-Ba-Ni-Bi naît de la collaboration entre Nurit Hirsh et Ehud Manor, duo déjà rodé aux subtilités de l’Eurovision. Les deux complices avaient signé la première participation israélienne au concours avec Ey Sham. Cette fois, ils misent sur un style disco émergent qui préfigure les tendances futures du concours.

Un artiste né dans l’effervescence artistique

Izhar Cohen grandit à Givatayim, bercé par une famille d’artistes qui forge son goût précoce pour la scène. Son père Shlomo Cohen baigne dans l’univers artistique, transmettant cette passion à son fils. Sa formation passe par le groupe Nachal avant de rejoindre les planches du théâtre de Haïfa. Cette expérience théâtrale aiguise son sens du spectacle et sa capacité à incarner un personnage sur scène. Parallèlement, le groupe Alphabeta se structure autour de cinq voix complémentaires : Reuven Erez et Itzhak Okev pour les hommes, Lisa Gold-Rubin, Nehama Shutan et Esther Tzuberi pour les femmes.

Une composition entre innocence et sophistication

Le titre exploite le langage “bet”, code ludique des cours de récréation où chaque syllabe se répète en insérant la lettre hébraïque bet devant la voyelle. Ainsi “Ani ohev otakh” (“Je t’aime” en hébreu) devient “Abanibi obohebev obotabakh”. Manor et Hirsh transforment cette pirouette linguistique en métaphore sur l’évolution de l’amour entre enfance et âge adulte. Le texte évoque la période où “nous aimions en secret” et “nous ne chuchotions qu’en langage bet”, avant d’appeler l’humanité à “parler dans le langage de l’amour”. Cette approche conceptuelle distingue A-Ba-Ni-Bi des productions Eurovision conventionnelles de l’époque.

A – A-Ba-Ni-Bi

A-Ba-Ni-Bi remporte la sélection nationale israélienne le 11 février 1978 face à ses concurrents. La chanson séduit par son mélange inédit d’innocence enfantine et de sophistication musicale disco. Izhar Cohen et Alphabeta enregistrent deux versions : une intégralement en hébreu respectant la règle Eurovision de l’époque, et une seconde mêlant anglais et hébreu pour l’export international.

Une victoire qui bouleverse l’ordre européen

Le 22 avril 1978, au Palais des Congrès de Paris, A-Ba-Ni-Bi surgit en dix-huitième position. Nurit Hirsh dirige personnellement l’orchestre pour la prestation israélienne. La performance suit Parlez-vous français ? de Baccara pour le Luxembourg et précède Mrs. Caroline Robinson de Springtime pour l’Autriche. Le décompte final révèle 157 points, propulsant Israël en tête d’un classement de vingt nations. Tous les pays attribuent des points à la chanson, excepté la Suède. Six jurys décernent même le maximum de douze points. Cette victoire provoque des réactions contrastées. Plusieurs diffuseurs de pays arabes non-participants coupent brutalement leur retransmission dès que la victoire israélienne devient évidente. La télévision jordanienne remplace l’image par un bouquet de fleurs, refusant de montrer le triomphe de l’État hébreu.

La chanson connaît une confusion administrative quand l’Eurovision l’affiche à l’écran sous le titre erroné “Ah-Bah-Nee-Bee”, tandis que le marché britannique la répertorie comme “A-Bi-Ni-Bi”. Musicalement, A-Ba-Ni-Bi se distingue par sa structure atypique qui se termine quasi immédiatement après le changement de tonalité, contrairement à la plupart des titres Eurovision qui développent un pont ou répètent le refrain après ce point clé.

Illusions compose la face B du 45 tours, signée par A. Amram et R. Brown. Cette composition de trois minutes quinze offre un contrepoint plus contemplatif au dynamisme de la face A. Les arrangements sont confiés à E. Shrem, qui développe une approche différente de celle adoptée par Nurit Hirsh pour A-Ba-Ni-Bi.

Le titre reflète la diversité du répertoire d’Izhar Cohen et Alphabeta, montrant leur capacité à naviguer entre registres uptempo et ballades plus introspectives. Cette face B témoigne de la richesse artistique du groupe au-delà de son tube Eurovision, offrant une perspective complémentaire sur leur univers musical de 1978. Illusions démontre que l’alliance CohenAlphabeta ne se limite pas à un seul registre, maîtrisant autant les tempos dansants que les ambiances plus méditatives.

Izhar Cohen, ambassadeur musical d'Israël sur la scène européenne

La victoire d’A-Ba-Ni-Bi propulse Israël dans une dynamique exceptionnelle. L’année suivante, Milk and Honey remporte à nouveau l’Eurovision avec Hallelujah, faisant d’Israël le troisième pays de l’histoire à enchaîner deux victoires consécutives, après l’Espagne et le Luxembourg. Cette séquence place l’État hébreu parmi les nations dominatrices du concours à la fin des années soixante-dix.

Un succès commercial européen confirmé

A-Ba-Ni-Bi grimpe dans les classements de nombreux pays européens. La chanson atteint la 20ème position en Autriche, la 17ème en Belgique flamande, et figure dans les charts allemands, néerlandais, suédois, suisses et britanniques. En France, le titre bénéficie d’une diffusion notable, confirmant l’impact du disco naissant sur les radios européennes. Ces performances commerciales valident le pari artistique d’Izhar Cohen et Alphabeta au-delà de la seule soirée Eurovision.

Une carrière qui se prolonge

Izhar Cohen retrouve l’Eurovision en 1985 avec Olé, Olé, terminant cinquième sur dix-neuf participants au concours de Göteborg. Cette seconde participation confirme son statut d’ambassadeur musical israélien et sa capacité à incarner l’esprit Eurovision sur la durée. La musique est signée Kobi Oshrat et les paroles Hamutal Ben Ze’ev. Le groupe Alphabeta et Izhar Cohen participent également au spectacle du vingt-cinquième anniversaire de l’Eurovision “Songs of Europe” le 22 août 1981 à Mysen, en Norvège, où ils interprètent à nouveau leur titre victorieux.

Un héritage artistique durable

A-Ba-Ni-Bi traverse les décennies et les cultures. Le groupe turc Grup Vitamin en propose une parodie intitulée “Acaba bu ne baba be?” en 1994. La télévision hongkongaise TVB utilise une version parodique mêlant hébreu et chinois mandarin pour son émission “Boom Boom Ba” en 2009. Connie Francis l’adapte, tout comme des artistes finlandais et espagnols. En 2018, Netta Barzilai, future gagnante Eurovision pour Israël, l’interprète à la guitare mono-corde, créant un pont générationnel entre deux victoires israéliennes. Cette permanence culturelle démontre la force universelle du langage codé imaginé par Manor et Hirsh. Le titre figure dans les medleys d’anniversaire Eurovision de 2005 à Copenhague et 2006 à Athènes, confirmant son statut de classique indémodable. Écouter ce 45 tours, c’est redécouvrir l’instant où un jeu d’enfant devient langage universel.

EN BONUS

Izhar Cohen – un 45 tours aux portes de l’Eurovision

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut