Joan Baez – Farewell Angelina – 1966

Joan Baez s’empare de Dylan et Donovan dans un 45 tours de 1966.

Deux plumes, une voix, et l’écho d’une époque en rupture

En 1966, Joan Baez sort un 45 tours français atypique. Face A : « Farewell Angelina », de Bob Dylan. Face B : « Colours », de Donovan. Deux titres majeurs. Deux figures masculines du folk. Mais une seule interprète. Une voix féminine, droite, limpide, qui traverse les lignes. Ce n’est pas une compilation. C’est une prise de position. Une respiration entre deux combats.

À cette date, Joan Baez a déjà chanté « Donna Donna », « We Shall Overcome » et « House of the Rising Sun ». Elle est devenue l’emblème d’une génération en marche. Elle reprend ici un inédit de Dylan, jamais publié par lui, et un poème mélodique de Donovan, voix émergente de la scène britannique. Les deux titres figurent déjà dans son répertoire scénique.

Un adieu, une nuance, une transition

Joan Baez ne compile pas. Elle sélectionne. « Farewell Angelina » n’est pas un au revoir. C’est un point de rupture. « Colours », ce n’est pas une parenthèse. C’est une palette. Sur ce 45 tours, tout est contraste. Voix nue. Acoustique sèche. Textes à double fond. Le disque ne cherche pas l’impact commercial. Il impose un silence tendu entre deux mondes qui basculent.

A – Farewell Angelina

« Farewell Angelina » est une chanson de Bob Dylan, écrite et enregistrée en 1965, mais jamais publiée par lui. Joan Baez l’obtient hors circuit, comme d’autres avant elle. Elle en fait le titre de son album paru fin 1965. Elle en propose une version sobre, droite, sans détour. C’est cette lecture qui ouvre la face A du 45 tours français.

Les paroles tranchent avec la ligne habituelle. Surréalistes, obscures, presque oniriques. Mais dans la bouche de Joan Baez, elles prennent une gravité nouvelle. Pas de superflu. Juste une voix et une guitare. À la sortie, le titre ne fait pas de vagues. Mais il marque un tournant. C’est l’un des derniers Dylan qu’elle reprend avant leur éloignement artistique. Le texte sonne comme un adieu que personne n’ose prononcer à voix haute.

« Colours » est un titre signé Donovan, écrit à l’aube de sa carrière. Publié en 1965, il devient rapidement un succès au Royaume-Uni. Joan Baez choisit de l’interpréter avec sa retenue habituelle. Pas d’effet. Pas de surjeu. Elle transforme cette ballade en aquarelle minimaliste. Une voix nue sur une ligne claire. La chanson dure un peu plus de trois minutes. Elle se tient à la frontière du genre.

Ce choix de face B n’est pas anodin. Joan Baez sort du cadre politique. Elle explore un territoire plus intime, plus sensoriel. Le texte parle de couleurs, mais dit autre chose. Une mélancolie fine, presque invisible. La chanson n’est pas militante, mais elle s’impose par sa sincérité. Le contraste avec la face A est net. Deux univers. Une seule direction. Celle d’une artiste qui ne répète jamais deux fois la même phrase.

Joan Baez, entre deux hommes, deux textes, deux silences.

Joan Baez naît à Staten Island en 1941. Son père, mexicain, sa mère, écossaise. Elle grandit entre Boston et la Californie, dans un environnement pacifiste. Sa première apparition publique : 1959, au Club 47 de Cambridge. Très vite, sa voix perce. Dès 1960, son premier album l’impose comme une figure du renouveau folk. Elle incarne alors une génération qui cherche des mots simples pour dire la complexité du monde.

En 1963, elle est sur les marches de Washington avec Martin Luther King. En 1965, elle chante au Vietnam pour les objecteurs de conscience. À chaque étape, elle prend parti. Son engagement dépasse les disques. Mais les disques restent. En 1965, elle sort l’album Farewell, Angelina. Elle y enregistre plusieurs chansons de Bob Dylan, dont « Farewell Angelina ». La rupture artistique entre eux est déjà consommée. Mais elle continue de porter ses textes.

Une passerelle entre les rives

La même année, Donovan publie « Colours ». Il est jeune. Il est comparé à Dylan. Joan Baez ne tranche pas. Elle enregistre. Le 45 tours français sort en 1966. Pas de promo. Pas de clip. Juste un disque. Un volume isolé dans une série. Un témoin discret d’un moment suspendu. Ni tube, ni manifeste. Une trace. Une respiration. Ce n’est pas une compilation. C’est une transition.

Le disque ne sera pas réédité tel quel. Les deux chansons apparaissent ailleurs, sur d’autres supports, d’autres formats. Mais ce 45 tours, avec sa photo sobre signée Jean-Pierre Leloir, garde une force muette. Il dit l’entre-deux. Il capte l’instant. Écoutez-le. Il ne crie pas. Il attend.

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