Julien Clerc – Mélissa – 1985

Julien Clerc défie les conventions avec une mélodie née d'un bout de papier griffonné.

1984. Julien Clerc s’installe dans un restaurant parisien avec des amis. À une table voisine, un homme griffonne quelques mots sur un bout de papier. David McNeil, fils du peintre Marc Chagall, fait passer le message à l’intention du chanteur. Une proposition de travail conjoint sur une chanson. Les deux hommes ne se connaissent pratiquement pas, ils se sont croisés furtivement lors d’un gala.

La collaboration avec Étienne Roda-Gil appartient au passé depuis plusieurs années déjà. Finie l’époque de La Cavalerie, Niagara ou Le Patineur. Depuis 1976, Julien Clerc diversifie ses paroliers. Jean-Loup Dabadie lui écrit Ma préférence et Femmes, je vous aime. Maxime Le Forestier signe J’ai eu trente ans. Serge Gainsbourg compose Mangos. Luc Plamondon livre Lili voulait aller danser.

Le passage chez Virgin

McNeil retourne le papier par le même chemin, précise son numéro de téléphone au dos. Quelques jours plus tard, rendez-vous au domicile de Julien Clerc. David appartient encore au milieu underground de la chanson. Sa fierté : avoir composé une chanson qu’Yves Montand a sacralisée sous le titre Hollywood. Pour Julien Clerc, c’est tout l’inverse. Son public, surtout féminin, s’amplifie de jour en jour.

Les deux hommes découvrent qu’ils partagent l’amour des Antilles. Julien évoque son grand-père guadeloupéen, McNeil éprouve le besoin de s’y rendre pour se ressourcer. Julien s’installe à son piano, joue une béguine de son cru, l’enregistre sur cassette. David s’en empare. Les deux hommes prennent congé.

Virgin, le nouveau défi

Julien Clerc vient de quitter Pathé-Marconi pour intégrer la firme anglaise Virgin, encore un petit label à l’époque. Il change sa longue chevelure brune et bouclée contre des cheveux courts. Son image évolue. Cœur de rocker capture l’esprit des années quatre-vingt. La Fille aux bas nylon confirme cette transformation. Le clip de la chanson saisit parfaitement l’air du temps.

A – Mélissa

La mélodie vient spontanément à Julien Clerc. Dans sa cuisine ou ailleurs, ce qui arrive souvent. Un petit air qu’il sifflote, sans support mélodique. Il se met au piano, trouve les accords qui correspondent à cette mélodie née de nulle part. David McNeil récupère la cassette avec la béguine enregistrée. La musique chaloupée aux influences caribéennes fait remonter des souvenirs de son dernier séjour à Ibiza.

McNeil se souvient d’une charmante voisine qui bronzait nue sur sa terrasse. De loin, il avait aperçu par hasard la silhouette d’une femme prenant une douche. Partir d’images féminines dénudées pour un texte de chanson reste délicat. Pour arrondir les angles, David élabore un scénario autour du peintre Henri Matisse. Une héroïne prénommée Mélissa. Un fiancé peint celle qu’il aime en tenue d’Ève pour arrondir ses fins de mois, incite les curieux à l’imiter contre quelques pièces.

La transformation du texte

Julien découvre le texte. Voyeurisme mélangé à une ode à la beauté du corps féminin. Le premier vers du refrain pose problème : « Imitez Matisse ». Le chanteur fait remarquer que peu de personnes connaissent les toiles du peintre. Cette référence ne sera pas suffisamment accessible au grand public. McNeil trouve pourtant le sujet porteur et s’oppose à cet avis.

Finalement, McNeil fait disparaître le personnage de Matisse. Le vers « Imitez Matisse » devient « Matez ma métisse ». Les passants se transforment en photographes. Le sujet de fond demeure : le voyeurisme. Virgin Records résiste au début pour des intransigeances commerciales. Julien Clerc et son agent Bertrand de Labbey s’élèvent en faux, font preuve de leur totale conviction pour démontrer l’originalité de la chanson.

Succès et polémiques

Le public ne boude pas Mélissa, ni son texte équivoque. La chanson se vend à plus de 600 000 exemplaires. Elle permet à David McNeil de toucher les plus gros droits d’auteur de sa carrière. Mélissa avait perdu le peintre Matisse en cours de route, mais avait offert à son parolier une reconnaissance professionnelle et un confortable matelas financier.

Les paroles sont parfois perçues comme sexistes ou racistes. Le magazine Marie-Claire recense près de quatre mille nouvelles petites Mélissa à l’état civil les années suivantes. Mélissa atteint la deuxième place des classements français en 1985. La chanson reçoit une nomination aux Victoires de la musique 1985 comme meilleure chanson de l’année. Elle fait de Julien Clerc un chanteur « désirable » sur toutes les stations de télévision.

Jean-Loup Dabadie signe les paroles de cette mélancolie amoureuse. Julien Clerc compose une musique sur le thème de la nostalgie. Un homme revisite les lieux d’un amour perdu. La fenêtre, le jardin d’hiver, la terrasse, la chambre. Chaque endroit ravive la mémoire de celle qui n’est plus là.

« Un jour le cœur se casse et c’est en un instant », résume le refrain. Les miroirs se glacent, les traces s’effacent. Dabadie maîtrise l’art du sentiment juste. Sa plume évoque avec pudeur la rupture amoureuse. Tant d’amour contraste avec l’exubérance de la face A. Cette ballade intimiste révèle une autre facette du talent de Julien Clerc.

Julien Clerc, la voix qui traverse les décennies

Paul-Alain Leclerc, né le 4 octobre 1947 dans le 19e arrondissement de Paris, grandit entre deux mondes. Son père Paul Leclerc, haut fonctionnaire à l’UNESCO, lui fait découvrir la musique classique. Sa mère Évelyne Merlot l’initie à Georges Brassens et Édith Piaf. Son grand-père maternel Alexandre Merlot naît en 1891 à Capesterre en Guadeloupe. Cette origine antillaise inspire sa musique.

Sa carrière débute en 1968 avec La Cavalerie. Étienne Roda-Gil devient son principal parolier jusqu’en 1976. La rencontre a lieu au bistrot d’étudiants L’Écritoire au printemps 1967. Le futur Julien Clerc lance à la cantonade : « Qui veut m’écrire une chanson ? ». Roda-Gil se propose. Cette collaboration aboutira à de nombreux succès.

Révolution artistique

Les années quatre-vingt marquent un tournant. Julien Clerc accède au rang de star populaire. Il multiplie les succès commerciaux et les concerts. Il force sur sa voix, dessèche ses cordes vocales en consommant de la cocaïne. Il décide de se reprendre en main, économise sa voix en prenant des cours de chant. Cette période correspond à sa plus grande popularité médiatique.

Il participe aux campagnes publicitaires de Citroën avec le slogan chanté « J’aime, j’aime, j’aime ». Son public féminin le protège depuis ses débuts. Dans les bals populaires, les femmes disent aux hommes : « Tu me laisses tranquille pendant une heure, pendant qu’il chante ». Cette protection lui évite les projectiles que subissent d’autres artistes.

Sa voix exceptionnelle devient son capital. Il comprend que le travail vocal constitue une meilleure connaissance de soi-même. Il attend ses cours de chant avec impatience. Cette discipline l’accompagne tout au long de sa carrière. Mélissa confirme son statut d’artiste incontournable. Écouter ce disque, c’est saisir un moment de grâce de la chanson française.

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