Pétula Clark – Ceux Qui Ont Un Cœur (Anyone Who Had A Heart) – 1964

Pétula Clark adapte le chef-d'œuvre de Bacharach-David en français pour 1964

L’année 1964 s’ouvre sur une France en pleine mutation musicale. Le 27 juin naît l’ORTF qui remplace la RTF, révolutionnant l’audiovisuel français. La vague yéyé bat son plein avec Johnny Hallyday, Sylvie Vartan et France Gall, tandis que les Beatles déclenchent la British Invasion américaine avec six numéros 1 cette année-là. Dans cette effervescence culturelle, Pétula Clark occupe une position paradoxale : vedette incontournable en Europe continentale, elle peine à reconquérir son public britannique d’origine et reste quasi inconnue outre-Atlantique. Depuis son installation parisienne en 1958, cette petite Anglaise devenue française par mariage développe une stratégie unique dans l’industrie musicale de l’époque.

Dans l’appartement bourgeois du 16e arrondissement où vit Pétula Clark depuis son mariage avec Claude Wolff, l’attaché de presse de Vogue Records, résonne une ambition artistique sans précédent : conquérir l’Europe en chantant dans toutes les langues. Entre 1960 et 1971, elle sortira plus de 500 disques, déclinant chaque succès en versions française, allemande, italienne et espagnole. Cette polyvalence révolutionnaire contraste avec ses concurrentes qui se cantonnent à leur langue maternelle. Le contexte musical français lui est paradoxalement défavorable : l’explosion yéyé menée par les protégées d’Eddie Barclay et Philips Records relègue sa sophistication pop au second plan.

La genèse d’un défi technique

C’est dans cette tension entre tradition et modernité que naît le projet de l’EP EPL 8197. Tony Hatch, qui collabore avec elle depuis 1961, multiplie les allers-retours Londres-Paris, apportant à chaque voyage du nouveau matériel musical. Leur méthode de travail, rodée aux Studios Pye de Marble Arch, repose sur une complicité artistique exceptionnelle : Hatch compose et arrange, Pétula adapte et interprète, créant une alchimie qui définira les plus grands succès des années 1960. L’adaptation d’Anyone Who Had a Heart de Burt Bacharach et Hal David représente leur défi le plus ambitieux, cette composition révolutionnant la pop par ses signatures rythmiques changeantes qui défient toutes les conventions musicales de l’époque.

L’aventure cinématographique parallèle

Parallèlement à ce travail d’adaptation, Pétula Clark s’aventure dans une dimension inédite : compositrice de bandes sonores. Sa collaboration avec le réalisateur Charles Gérard pour le film À couteaux tirés en 1963 marque un tournant dans sa trajectoire artistique. Pour la première fois, elle ne se contente pas d’interpréter : elle crée l’intégralité de la bande sonore, ajoutant la dimension de compositrice de film à son CV déjà impressionnant. La distribution prestigieuse avec Françoise Arnoul, Pierre Mondy, Daniel Ivernel et Marcel Dalio témoigne de l’ambition du projet et de la reconnaissance dont jouit l’artiste dans le milieu français.

Face à France Gall, Françoise Hardy et Sheila, cette artiste aux 25 ans de carrière semble appartenir à une autre époque. Pourtant, son exigence artistique l’amène à s’entourer de l’élite créative française, préparant ainsi son futur statut d’icône internationale. Sa collaboration avec Pierre Delanoë, le parolier français majeur des années 1960, illustre parfaitement son statut unique : britannique d’origine, parisienne d’adoption, elle navigue avec aisance entre les deux cultures. L’EP qui naît de cette période révèle toute l’étendue des talents qui expliquent son futur triomphe mondial.

A1 – Ceux Qui Ont Un Cœur = Anyone Who Had A Heart / A2 – Walter

Ceux Qui Ont Un Cœur représente un défi technique et artistique colossal : adapter Anyone Who Had a Heart de Burt Bacharach et Hal David, l’une des compositions les plus complexes de l’époque. Créée à l’automne 1963 dans l’appartement Manhattan de Bacharach pour Dionne Warwick, cette chanson révolutionne la pop par ses signatures rythmiques changeantes – 4/4, 5/4, 7/8. L’histoire originale fascine par son côté improvisé : Hal David n’avait écrit qu’un tiers des paroles et hésitait sur la sixième ligne du premier couplet quand Warwick l’enregistra en une seule prise aux Bell Sound Studios en novembre 1963. Le résultat fut immédiat : numéro 8 au Billboard américain, la chanson ouvrit la voie à la Bacharach mania qui allait dominer la décennie.

La version française de Pétula Clark se distingue par trois innovations majeures qui révèlent son génie artistique : l’utilisation d’un orgue pour le solo instrumental remplaçant le saxophone de Warwick, une orchestration de Tony Hatch qui épouse parfaitement les complexités rythmiques de Bacharach, et surtout une adaptation française qui transcende la simple traduction. Ceux Qui Ont Un Cœur atteint la 7e place des charts français au printemps 1964, mais sa véritable révélation réside dans sa déclinaison multilingue. En Italie, Quelli che hanno un cuore grimpe au 5e rang en septembre, surpassant l’original de Warwick. En Espagne, Tu No Tienes Corazon accomplit l’exploit inédit d’atteindre la première place en octobre 1964, performance que même l’original américain n’avait pas réalisée. Walter, entièrement composée par l’artiste, révèle sa capacité à créer des chansons narratives humoristiques mélangeant anglais et français avec une ironie délicieuse.

Prends Garde A Toi révèle une dimension inédite de la carrière de Pétula Clark : compositrice de bandes sonores. Cette création naît de sa collaboration avec le réalisateur Charles Gérard pour le film À Couteaux Tirés en 1964, thriller d’aventure centré sur la recherche d’un trésor nazi immergé au large de Monte-Carlo. Ce projet cinématographique produit en 1963 et sorti en 1964 marque un tournant dans sa trajectoire artistique. Pour la première fois, Pétula Clark ne se contente pas d’interpréter : elle crée l’intégralité de la bande sonore, ajoutant la dimension de compositrice de film à son CV déjà impressionnant. Tony Hatch assure la direction musicale, garantissant la cohérence sonore avec le reste de l’album.

Il N’a Chanté Qu’un Soir couronne le disque par une collaboration prestigieuse : Pierre Delanoë, le parolier français majeur des années 1960, signe les paroles de cette composition musicale de Pétula Clark. Cette association révèle la reconnaissance dont jouit l’artiste dans le milieu français : Delanoë, spécialiste des adaptations poétiques et collaborateur régulier des artistes internationaux, accepte de travailler sur une mélodie de la chanteuse britannique. Cette seconde chanson du film complète l’univers sonore créé par Pétula Clark, se présentant comme une ballade cinématographique intégrée à l’action. La qualité poétique des paroles de Delanoë transforme cette chanson de film en véritable œuvre littéraire, démontrant que Pétula Clark ne se contente pas de collaborateurs ordinaires mais s’entoure de l’élite créative française.

Pétula Clark, de l'enfance prodige à l'icône mondiale

L’aisance de Pétula Clark face aux défis techniques puise ses racines dans une formation précoce exceptionnelle. Née Petula Sally Olwen Clark le 15 novembre 1932 à Ewell dans le Surrey, elle débute sa carrière professionnelle à dix ans pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses prestations sur BBC Radio pour soutenir le moral des troupes lui valent le surnom de Shirley Temple britannique. Elle se produit devant Winston Churchill et accumule plus de 500 concerts avant ses douze ans, forgeant une artiste accomplie capable de maîtriser les répertoires les plus variés. Sa rencontre avec Claude Wolff, attaché de presse chez Disques Vogue, lors de sa prestation à l’Olympia de Paris en 1957 transforme sa destinée.

Leur mariage en 1961 ancre définitivement Clark dans le paysage musical français. Elle enchaîne les succès européens : Ya Ya Twist, Casanova baciami, mais surtout Monsieur qui atteint la première place en Allemagne et Chariot qui trône au sommet des charts italiens. Cette période de domination européenne culmine avec l’EP Ceux Qui Ont Un Cœur, démontrant sa maîtrise des standards américains. Sa stratégie multilingue révèle son génie commercial et artistique : là où ses concurrentes se contentent d’adapter, elle crée de véritables versions nationales qui parlent à chaque culture. L’orchestration de Tony Hatch, constante dans toutes les versions, assure une cohérence sonore tout en permettant les spécificités linguistiques.

La révolution Downtown et ses conséquences

L’histoire de ce disque ne peut s’achever sans évoquer sa postérité immédiate : la création de Downtown à l’automne 1964. Cette mélodie que Tony Hatch joue par désespoir dans l’appartement parisien de Pétula Clark, après qu’elle ait refusé tous ses autres titres, révolutionne instantanément leurs carrières respectives. L’ironie de l’histoire veut que cette chanson urbaine inspirée par New York soit née à Paris, dans le salon d’une artiste britannique exilée volontaire en France. Downtown, sorti en quatre langues fin 1964, atteint la première place du Billboard américain en janvier 1965, se vendant à plus de 3 millions d’exemplaires aux États-Unis.

L’héritage d’une révolution artistique

Pétula Clark devient ainsi la première chanteuse britannique depuis Vera Lynn en 1952 à conquérir l’Amérique. Le Grammy Award du Meilleur enregistrement Rock & Roll de 1964 remporté par Downtown, battant les Beatles eux-mêmes, valide définitivement la stratégie artistique amorcée avec ce disque français. Entre 1965 et 1968, elle classe huit titres dans le Top 20 américain, dont My Love qui retrouve la première place. I Know a Place lui apporte un second Grammy Award, Don’t Sleep in the Subway domine l’Australie, et This Is My Song, écrite pour le film La Comtesse de Hong-Kong de Charlie Chaplin, conquiert simultanément le Royaume-Uni, l’Australie, les Pays-Bas et la France. Avec plus de 68 millions de disques vendus dans sa carrière, Pétula Clark s’impose comme l’une des artistes britanniques les plus prolifiques, une trajectoire qui trouve ses fondements dans ce travail minutieux d’adaptation réalisé en 1964. Redécouvrez cette pépite qui révèle toute la sophistication d’une interprète au sommet de son art.

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