Philippe Clay – Bleu Blanc Rouge – 1959

Philippe Clay fait vibrer 1959 avec son 45 tours « Bleu Blanc Rouge ».

En 1959, Philippe Clay s’impose dans un univers musical en pleine mutation. Le chanteur au physique longiligne vient de connaître ses plus beaux succès à l’Olympia depuis 1957. Cette année-là, il grave un 45 tours qui reflète parfaitement sa personnalité artistique : four titres qui naviguent entre tradition populaire américaine et sophistication parisienne. Le disque sort sur le label Fontana en octobre, porté par l’orchestre de Jean-Paul Mengeon.

Des collaborations prestigieuses

Philippe Clay n’est plus l’ancien résistant qui découvrait les planches après la guerre. À 32 ans, il fréquente désormais les caves de Saint-Germain-des-Prés et compte parmi ses amis Jacques Prévert, Boris Vian et le jeune Serge Gainsbourg. Cette proximité avec les grands noms de la scène artistique parisienne se retrouve dans le choix des titres de ce disque. Aux côtés de Tom Dooley, adaptation française d’un succès américain, figurent des créations originales signées par les plumes les plus respectées de l’époque.

L’époque des grands succès

Ce disque paraît au moment où Philippe Clay vit ses années de gloire. Depuis son retour d’Afrique du Nord en 1953, il s’est imposé comme une figure incontournable des cabarets parisiens. Ses prestations aux Trois Baudets et à la Fontaine des quatre saisons lui ont ouvert les portes de l’Olympia où il passe en vedette quatre fois entre 1957 et 1962. Des succès comme « Les Voyous », « Festival d’Aubervilliers » ou « Le Danseur de charleston » ont fait de lui une référence de la chanson française.

A1 – Fais Ta Prière "tom Dooley" / A2 – L'oxygène

« Fais Ta Prière “Tom Dooley” » révèle l’habileté de Philippe Clay à s’approprier un répertoire international. Cette adaptation française de la ballade américaine popularisée par le Kingston Trio en 1958 témoigne de sa capacité à transformer un succès mondial en chanson française. L’arrangement de M. Ricet et M. François conserve la mélancolie de l’original tout en l’adaptant au style si particulier de Clay.

La chanson trouve ses racines dans un fait divers dramatique de 1866 en Caroline du Nord : le meurtre de Laura Foster par Tom Dula, dont le nom se prononçait “Dooley” dans le dialecte local. Cette tragédie avait inspiré une ballade populaire qui traversa les décennies avant d’être reprise par le Kingston Trio. Leur version, vendue à plus de six millions d’exemplaires, avait lancé le “folk music boom” américain de la fin des années 1950.

Un lien cinématographique

« L’oxygène » porte la signature de Guy Béart, déjà reconnu pour ses compositions raffinées. Créée en 1958, cette chanson illustre parfaitement l’univers de Béart, mélange de sophistication littéraire et de mélodie accessible. L’interprétation de Philippe Clay apporte sa propre couleur à cette pièce, avec cette voix si caractéristique qui avait séduit le public parisien. Le texte, plein d’ironie et de second degré, évoque un homme qui demande de l’oxygène pour échapper à l’étouffement social, thème récurrent dans l’œuvre de Béart.

« Bleu, Blanc, Rouge » porte la patte de Jean-Roger Caussimon, avec l’harmonisation de Léo Ferré. Cette collaboration entre le poète-comédien et le maître de la chanson française témoigne du niveau artistique du disque. Caussimon, découvert par Ferré au Lapin Agile en 1947, était devenu son parolier privilégié. Ancien résistant comme Clay, il avait été fait prisonnier en 1940 et envoyé au Stalag IV-A en Silésie, où il écrivait des poèmes.

Le titre évoque les couleurs nationales avec la subtilité propre à Caussimon, mélange de patriotisme et de distance ironique. L’interprétation de Philippe Clay donne à ce texte une dimension particulière, lui qui avait lui-même rejoint un maquis à 16 ans en 1943 avant de combattre jusqu’en Allemagne. « Les Clochards » clôt le disque avec une composition de Ricet Barrier et B. Lelou. Barrier, chanteur fantaisiste qui venait de remporter le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros en 1958 avec « La Servante du château », proposait là un de ses textes les plus aboutis. La chanson évoque l’univers des marginaux avec une tendresse teintée de mélancolie, thème cher à Philippe Clay qui savait donner une humanité profonde aux personnages de la société.

Philippe Clay, figure solaire des années charnières.

Ce disque marque un tournant dans la carrière de Philippe Clay. L’année 1959 le voit au sommet de sa popularité, quelques mois avant que la vague yéyé ne bouleverse le paysage musical français. Son style si particulier, mélange de sophistication parisienne et d’humanité populaire, trouve ici une expression parfaite. L’association avec l’orchestre de Jean-Paul Mengeon apporte la dimension orchestrale nécessaire à ces compositions exigeantes.

L’apogée d’une carrière

Ces enregistrements interviennent alors que Philippe Clay jongle entre chanson et cinéma. Après ses rôles marquants dans « French Cancan » de Jean Renoir (1955) où il incarnait Casimir le Serpentin, et « Notre-Dame de Paris » de Jean Delannoy (1956) dans le rôle de Clopin, il confirme sa polyvalence artistique. Cette double carrière enrichit son art de chanteur, lui donnant cette théâtralité qui le distingue de ses contemporains.

Entre tradition et modernité

Le choix des collaborateurs révèle la position unique de Philippe Clay dans le paysage artistique français. Entre Guy Béart et sa sophistication littéraire, Jean-Roger Caussimon et sa poésie grave, Ricet Barrier et son humour tendre, il navigue avec aisance entre les registres. Cette capacité à s’approprier des univers différents explique sa longévité artistique. Après un passage à vide dans les années 1960, il retrouvera le succès en 1971 avec des chansons comme « Mes universités » et « La Quarantaine », marquant son virage vers un répertoire anticontestataire qui le positionnera politiquement à droite.

Un héritage artistique

Ce 45 tours de 1959 reste l’un des témoignages les plus aboutis du talent de Philippe Clay. Il capture un moment unique de la chanson française, quand les cabarets parisiens rayonnaient encore et que les artistes pouvaient prendre le temps de la sophistication. L’album reflète cette époque bénie où un chanteur pouvait allier succès populaire et exigence artistique, tradition française et ouverture internationale. Écoutez ce disque, et vous entendrez la voix d’un homme qui savait donner une âme aux chansons et une histoire à chaque mot.

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