Ray Charles & Dee Dee Bridgewater – Precious Thing – 1989

Deux légendes scellent un duo inattendu entre Paris et la soul

En 1989, Ray Charles et Dee Dee Bridgewater signent une rencontre artistique qui marque l’histoire du jazz. Le génie de la soul, alors âgé de 68 ans, retrouve la grande dame du jazz vocal américaine dans un projet porté par le producteur français Jean-Pierre Grosz. Cette collaboration franco-américaine naît dans une décennie où les légendes de la musique noire américaine multiplient les expérimentations audacieuses. Ray Charles, figure majeure de la musique noire américaine depuis plus de cinquante ans, traverse alors tous les genres musicaux : jazz, gospel, blues, rhythm and blues, soul. Aveugle depuis l’âge de sept ans, il connaît le succès dès le début des années 1960 avec Georgia on My Mind et Hit the Road Jack. Son surnom, le Genius, lui colle à la peau depuis cette époque dorée.

Une chanteuse de Memphis installée à Paris

Dee Dee Bridgewater, née Denise Eileen Garrett le 27 mai 1950 à Memphis dans le Tennessee, grandit à Flint dans le Michigan. Ses parents, grands amateurs de cinéma et de théâtre français, la prénomment Denise en hommage à la comédienne française Denise Gence qu’ils admirent profondément. Son père Matthew Garret, trompettiste de jazz enseignant au collège de Manassas, la baigne très tôt dans l’univers du jazz. À 16 ans, elle intègre un trio de rock et rhythm and blues qui donne des concerts dans le Michigan. Elle poursuit ses études à l’université d’État du Michigan puis à l’université de l’Illinois. En 1969, elle donne de nombreux concerts avec son groupe de jazz, notamment en Union soviétique. L’année suivante, elle rencontre le trompettiste Cecil Bridgewater, l’épouse et s’installe à New York où son mari joue dans le quintette d’Horace Silver.

Broadway et la consécration parisienne

En 1971, Dee Dee Bridgewater intègre l’orchestre de Thad Jones et Mel Lewis en tant que chanteuse. Sa carrière débute réellement. Elle chante avec les plus grands jazzmen du moment : Sonny Rollins, Dizzy Gillespie, Dexter Gordon, Max Roach. En 1973, elle enregistre en sideman les compositions originales de Roy Ayers pour la bande son du film Coffy de Jack Hill. L’artiste sort son premier album en 1974, résolument orienté soul et funk. La même année, elle chante dans la comédie musicale The Wiz à Broadway. En 1975, elle joue le rôle de la bonne sorcière du nord dans la comédie musicale Glinda the Good Witch, inspirée du Magicien d’Oz. Pour ce rôle, elle reçoit le prix de meilleure actrice du Tony Award. La comédie musicale remporte également le Grammy Award de la meilleure comédie musicale en 1976.

Après avoir joué en France la comédie musicale Sophisticated Ladies en 1984, elle s’installe à Paris en 1986, puis à Garges-lès-Gonesse où elle vit de 1988 à 1993. La même année, on la voit jouer le rôle de Billie Holiday dans Lady Day, pour lequel elle est nommée au prix Laurence Olivier. Dès la fin des années 1980, elle retourne vers le jazz et donne notamment un concert au festival de jazz de Montreux en 1990. Elle interprète Carmen lors de la création de la version jazz de l’opéra au festival Jazz à Vienne en 1993.

Ray Charles, de son côté, traverse une période contrastée. À la fin des années 1970 et au cours des années 1980, il fait quelques apparitions médiatiques sporadiques, à l’occasion d’événements comme le film The Blues Brothers ou la chanson We Are the World au bénéfice de USA for Africa. Malgré de nombreux changements de maisons de disques, il n’obtient plus que de rares succès médiatiques. Il continue néanmoins de tourner dans le monde entier à guichets fermés auprès de son public d’admirateurs jusqu’à un âge avancé. Son manager est alors Jean-Pierre Grosz, un Français qui l’a rencontré en 1978. C’est précisément ce manager français qui orchestre la rencontre entre les deux géants.

A – Precious Thing (Till The Next... Somewhere)

Precious Thing, également connue sous le titre Till The Next Somewhere, est une chanson d’amour composée par Pierre Papadiamandis, avec des paroles de Ronnie Bird. Le single et le clip sont enregistrés et tournés au célèbre studio Guillaume Tell de Suresnes, près de Paris. Le réalisateur Steve Forward assure l’enregistrement et le mixage. Cette chanson sur le thème des sentiments amoureux devient un des derniers importants succès internationaux de Ray Charles, alors âgé de 68 ans, interprété en duo avec Dee Dee Bridgewater. Les paroles évoquent une relation amoureuse intense mais marquée par l’itinérance : une histoire qui célèbre l’amour tout en acceptant la liberté et la séparation.

Le succès est immédiat. Precious Thing se classe 19e meilleure vente du Top 50 français de l’époque, présent durant 14 semaines dans les classements, d’août à novembre. Le titre est publié dans de nombreuses compilations et interprété avec succès en duo par Ray Charles et Dee Dee Bridgewater dans de nombreux concerts et émissions de télévision internationales des années 1990. Ce tube des années 1990 marque les esprits par la complicité vocale entre les deux artistes. La chanson extrait de l’album Victim of Love de Dee Dee Bridgewater, réconcilie brièvement Ray Charles avec les classements pop internationaux. Avec ce titre, Dee Dee Bridgewater obtient un gros succès commercial qui élargit considérablement sa notoriété au-delà du cercle jazz.

Sunset And Blue constitue la face B du single. Cette composition complète parfaitement l’univers de Precious Thing en explorant une atmosphère plus mélancolique et contemplative. Le titre illustre l’étendue du talent vocal de Dee Dee Bridgewater et Ray Charles, capables de naviguer entre l’énergie pop soul de la face A et la sensibilité jazz de cette face B. La chanson s’inscrit dans la tradition des ballades crépusculaires qui jalonnent la carrière de Ray Charles depuis les années 1950.

Sunset And Blue bénéficie du même soin d’enregistrement que la face A. Le travail de Steve Forward au studio Guillaume Tell de Suresnes garantit une qualité sonore optimale. Si la face A brille par sa capacité à toucher le grand public, Sunset And Blue séduit davantage les amateurs de jazz par sa sophistication harmonique et son approche plus intimiste. Cette dualité entre les deux faces témoigne de la richesse artistique du duo et de leur volonté de ne pas s’enfermer dans un seul registre musical.

Deux carrières qui continuent de briller

Le succès de Precious Thing marque un tournant pour les deux artistes. Ray Charles poursuit inlassablement sa carrière jusqu’à un âge avancé. Il est récompensé de douze Grammy Awards parmi les très nombreuses récompenses et distinctions qu’il reçoit au cours de sa vie. Il est un des premiers à entrer au Rock’n’Roll Hall of Fame en 1986. Il reçoit la médaille de chevalier des Arts et des Lettres cette même année. La chanson Georgia on My Mind est consacrée hymne officiel de l’État de Géorgie en 1979, après que le gouvernement de cet État lui a présenté des excuses officielles et publiques pour les discriminations ségrégationnistes qu’il a subies dans sa jeunesse. Dans les années 1990, Ray Charles recommence à faire parler de lui, notamment pour la publicité pour Pepsi-Cola et quitte définitivement les petits piano-bars pour revenir à la grande scène.

En 2004, il sort l’album Genius Loves Company, composé de duos avec Norah Jones, Elton John, B. B. King, Johnny Mathis et Natalie Cole. Il reçoit le prix Polar Music en 1998. Ray Charles meurt à 73 ans d’une cirrhose le 10 juin 2004 dans sa maison de Beverly Hills, accompagné de sa famille. Le soir même à partir de 22 heures, soit une heure après l’annonce de sa disparition, France Info lui rend hommage en diffusant toute la nuit ses chansons jusqu’à six heures du matin. La radio TSF Jazz lui consacre une journée entière. Le lendemain, les titres de la presse nationale française rendent également hommage au Genius, Libération titrant : No more Ray, et Le Monde : Ray Charles, la mort du Genius. C’est la première fois depuis sa création que le journal Le Monde met en une de son journal la mort d’une personnalité autre que politique.

La consécration de Dee Dee Bridgewater

De son côté, Dee Dee Bridgewater connaît une carrière foisonnante après le succès de Precious Thing. En 1994, elle collabore enfin avec Horace Silver, qu’elle admire depuis longtemps, pour l’album Love and Peace : A tribute to Horace Silver. En 1995, Jérôme Savary remonte Cabaret et l’invite à reprendre le rôle de Sally Bowles. Elle rend hommage à Ella Fitzgerald en 1997 à travers l’album Dear Ella, pour lequel elle remporte le Grammy Award du meilleur album de jazz en 1998. La même année, son album Live at Yoshi’s est également nommé pour le même prix. En 2000, elle enregistre une collaboration avec le groupe Manau sur leur album Fest Noz de Paname.

En 2002, elle sort l’album This Is New, reprenant des chansons de Kurt Weill. En 2005, son album J’ai deux amours reprend de grands classiques français. Le 5 août 2008, elle participe à l’événement annuel Jazz in Marciac où de nombreuses pointures du jazz se retrouvent pour plus d’une semaine de concerts. Elle partage l’affiche ce soir-là avec le célèbre Omar Sosa. À cette occasion, son fils monte à ses côtés sur scène. Dee Dee Bridgewater est la première Américaine à être membre du Haut Conseil de la francophonie. Elle est aujourd’hui chevalier de l’ordre national du Mérite ainsi qu’officier de l’ordre des Arts et des Lettres. Elle participe depuis 2019 au Woodshed Network, actions, soutien et mentorat pour les femmes du jazz, grâce au partage des connaissances et à l’interaction avec la communauté, pour faire évoluer la culture et l’environnement afin d’entendre, célébrer et soutenir équitablement les femmes artistes. Elle tourne en 2024 avec son quartet féminin.

Vie personnelle et engagement humanitaire

Dee Dee Bridgewater est la mère de trois enfants de trois unions différentes : Tulani Bridgewater, manageuse et vice-présidente de DDB Records dont le père est son premier mari Cecil Bridgewater, China Moses, chanteuse de jazz et de R’n’B dont le père est le réalisateur Gilbert Moses, et Gabriel Durand dont le père est son troisième mari Jean-Marie Durand. Le 16 octobre 1999, Dee Dee Bridgewater est nommée ambassadrice de bonne volonté de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Elle a également prêté sa voix à Molly dans le film Tous à l’Ouest sorti en 2007. En 2017, elle reçoit le Coup de cœur Jazz et Blues 2017 de l’Académie Charles-Cros pour Memphis… Yes, I’m ready, proposé lors de l’émission Open Jazz d’Alex Dutilh sur France Musique.

Ray Charles a vendu plusieurs dizaines de millions d’albums et a profondément influencé la musique contemporaine du XXe siècle, notamment la musique pop, le rock, le rap et le r&b. Elvis Presley, les Rolling Stones, Stevie Wonder, Van Morrison, Billy Joel, Marvin Gaye et Kanye West se disent influencés par sa musique. Jamie Foxx l’incarne dans sa biographie cinématographique intitulée Ray en 2004. Le film décroche de nombreuses récompenses dont l’Oscar du meilleur acteur en 2005 pour Jamie Foxx. En 2010, le magazine Rolling Stone le place second au classement des plus grands chanteurs de tous les temps derrière Aretha Franklin. Ce vinyle de 1989 reste un témoignage précieux d’une collaboration exceptionnelle entre deux monuments de la musique noire américaine, à découvrir absolument.

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