The Crystals – Da Doo Ron Ron – 1979

Quand Phil Spector réinvente la pop avec des onomatopées

En 1979, le groupe vocal féminin américain The Crystals revient avec une réédition vinyle qui réunit deux de leurs plus grands classiques. Ce quintet new-yorkais, archétype du girl group des années 1960, connaît une histoire fascinante marquée par le génie créatif et les méthodes controversées du producteur Phil Spector. Le groupe se forme au début des années 1960 et se révèle avec le titre There’s No Other Like My Baby en 1961. Ce premier succès est suivi par Uptown en 1962. Pour ces deux tubes, la chanteuse soliste du groupe est Barbara Alston. Elle est entourée de Mary Thomas, Patsy Wright, Dee Dee Kennibrew et La La Brooks.

Le producteur qui révolutionne la pop

Phil Spector, né Harvey Phillip Spector le 26 décembre 1939 dans le Bronx à New York, devient l’un des producteurs les plus influents de l’histoire du rock. Son père se suicide en 1949 sans la moindre explication. En 1953, la famille déménage à Los Angeles où sa mère trouve un emploi de couturière. Introverti et solitaire, l’adolescent fait des études médiocres mais brille en éducation musicale grâce aux différents instruments dont il apprend à jouer depuis sa plus petite enfance. Il commence sa carrière en 1958 en tant que chanteur du groupe The Teddy Bears. Il écrit et produit notamment la chanson To Know Him Is to Love Him, titre inspiré de l’épitaphe gravée sur la tombe de son père, qui devient numéro un des ventes aux États-Unis alors qu’il n’est âgé que de 19 ans.

En 1961, avec Lester Sill, Phil Spector crée la maison de disques Philles Records. En 1962, il rachète les parts de Sill pour devenir propriétaire unique, devenant à 21 ans l’un des plus jeunes directeurs de label des États-Unis. Il connaît alors une série de succès avec Les Ronettes, The Crystals, Darlene Love, The Righteous Brothers. Chaque chanson produite à l’époque devient inévitablement un succès. Il devient rapidement richissime alors qu’il est à peine âgé de 25 ans. Il utilise les talents de compositeurs, les binômes Jeff Barry et Ellie Greenwich ou Barry Mann et Cynthia Weil, qui écrivent pour ses groupes des chansons qui restent des classiques de la musique pop, maintes fois reprises.

Le mur de son révolutionne l’industrie

Phil Spector crée aux Gold Star Studios de Los Angeles une technique révolutionnaire appelée le mur de son. Cette technique vise à donner à de la musique pop la profondeur sonore d’un orchestre classique lors d’un enregistrement studio. La première méthode consiste à multiplier les instruments jouant à l’unisson. Plusieurs guitares acoustiques et électriques sont ainsi enregistrées pour être mixées comme un seul instrument. Un traitement similaire est réalisé pour les vents et les claviers. Le nombre d’instruments finit par s’approcher de celui d’un orchestre classique. La seconde technique consiste à ajouter de l’écho par des moyens acoustiques : une prise de son est réalisée en studio, son signal est diffusé dans une chambre d’écho dont le son réverbéré est capté par un microphone et enregistré.

À l’époque des premiers enregistrements de Phil Spector, la réverbération sur les murs de la cave et la superposition des sonorités confèrent à ses productions une qualité unique : un son riche et complexe passant très bien sur les postes de radio des années 1960, une profondeur impressionnante pour un enregistrement monophonique. L’effet constitue un contraste saisissant avec le mixage standard de la musique pop. Le mur de son, en choisissant d’imposer un micro unique, immerge l’auditeur dans une masse sonore wagnérienne. Ses techniques de production ont immédiatement une grande influence, notamment sur les Beatles et les Beach Boys. Il est surnommé le Richard Wagner de la pop par le journaliste musical Nick Kent dans son livre The Dark Stuff : l’envers du rock.

En 1962 et 1963, Phil Spector produit des disques des Crystals à Los Angeles sans la présence du groupe qui est resté à New York. À leur place, il a recours aux Blossoms, dont la chanteuse principale est Darlene Love. Cette substitution controversée concerne notamment He’s a Rebel en 1962 et He’s Sure the Boy I Love en 1963. Les vrais Crystals découvrent la supercherie alors qu’elles sont en tournée. Les deux titres les plus célèbres des Crystals sont Da Doo Ron Ron et Then He Kissed Me. Ils sont enregistrés en 1963 par les vraies Crystals cette fois, avec LaLa Brooks comme chanteuse principale.

A – Da Doo Ron Ron

Da Doo Ron Ron (When He Walked Me Home), écrite par Jeff Barry, Ellie Greenwich et Phil Spector, est enregistrée au Gold Star Studios à Los Angeles avec l’effet mur de son. Elle devient un single populaire de The Crystals en 1963. La chanson est composée en deux jours dans le bureau de Phil Spector sur la 62e rue à New York. Le titre est simplement une onomatopée sans signification particulière que Phil Spector a l’idée de garder comme titre. Cette décision audacieuse de transformer des sons sans sens en refrain accrocheur révèle le génie créatif du producteur. Le single atteint la troisième place du Billboard Hot 100 aux États-Unis et connaît un succès international retentissant.

Da Doo Ron Ron marque un tournant dans la carrière de The Crystals. Pour la première fois depuis les substitutions controversées de 1962, les vraies membres du groupe enregistrent leurs propres chansons avec LaLa Brooks au chant principal. Le titre incarne parfaitement la technique du mur de son avec sa production dense et stratifiée. En 1995, Da Doo Ron Ron est sélectionnée par le Rock and Roll Hall of Fame comme l’une des 500 chansons qui ont façonné le rock ‘n’ roll. Elle fait également partie de la liste des 500 plus grandes chansons de tous les temps du magazine Rolling Stone, où elle est classée 114e en 2004. Cette reconnaissance confirme l’impact durable de cette composition apparemment simple sur l’histoire de la musique populaire.

Des reprises françaises emblématiques

Le chanteur Shaun Cassidy reprend la chanson en 1977 dans une version qui se classe numéro un. Il existe de nombreuses autres versions de ce titre enregistrées par The Searchers, The Chiffons, Billy J. Kramer and The Dakotas, Brian Poole and the Tremoloes, Jack Nitzsche, Dave Edmunds et Tina Arena. En France, Da Doo Ron Ron est adaptée par Georges Aber en 1963 sous le titre Da dou ron ron. Frank Alamo et Johnny Hallyday deviennent les principaux interprètes de cette version française. Elle devient l’un des grands succès de Johnny Hallyday. La chanson est également enregistrée par Sylvie Vartan et C. Jérôme. Da Doo Ron Ron inspire Sting pour la chanson de The Police De Do Do Do, De Da Da Da sortie en 1980. Elle est reprise par Laurent Voulzy pour Rockollection dans sa version de 2008.

He’s a Rebel, écrite par Gene Pitney, sort en single en août 1962. La chanson atteint la première place du palmarès Hot 100 du magazine musical américain Billboard, passant en tout 18 semaines dans le classement. Un subterfuge entoure cet enregistrement. La chanson est publiée sous le nom de The Crystals mais enregistrée par un autre girl group, The Blossoms, dont la chanteuse principale est Darlene Love. Phil Spector souhaite enregistrer cette chanson le plus tôt possible alors qu’il se trouve à Los Angeles tandis que The Crystals sont restées à New York. Il recrute donc les Blossoms composées de Darlene Love, Fanita James et Gracia Nitzsche. À New York, le disc jockey influent de la station WINS, Murray the K, découvre que Phil Spector a utilisé un groupe différent sur cette chanson et révèle l’affaire à l’antenne.

Les vraies Crystals découvrent la substitution alors qu’elles sont en tournée pour promouvoir un disque qu’elles n’ont pas chanté. Dee Dee Kenniebrew se montre particulièrement bouleversée par cette situation. Entre He’s a Rebel et l’album de Noël deux ans plus tard, The Crystals ne chantent sur aucun de leurs propres disques, se contentant de partir en tournée pour les promouier. Darlene Love explique que les fans complimentent les vraies Crystals sur des enregistrements qu’elles n’ont jamais réalisés, créant une situation embarrassante pour tout le monde. Phil Spector utilise les royalties de cette chanson pour racheter les parts de ses associés avec la stipulation que ses ex-partenaires partageraient les profits des deux prochains singles des Crystals.

Une reconnaissance historique

En 1995, He’s a Rebel est sélectionnée par le Rock and Roll Hall of Fame comme l’une des 500 chansons qui ont façonné le rock ‘n’ roll. En 2004, Rolling Stone la classe 263e sur sa liste des 500 plus grandes chansons de tous les temps. En 2010, le magazine rock américain met à jour sa liste et la chanson se positionne alors 267e. Sous son propre nom, Darlene Love obtient trois succès modestes dans les charts en 1963 : Wait Til’ My Bobby Gets Home atteint la 26e place, Today I Met The Boy I’m Gonna Marry la 39e, et A Fine Fine Boy la 53e. La chanson la plus durable créditée à Darlene Love reste Christmas Baby Please Come Home, sortie sur l’album de Noël de Phil Spector en 1963.

Une carrière entre gloire et controverses

Après le succès de Da Doo Ron Ron et Then He Kissed Me en 1963, The Crystals ne retrouvent plus le même niveau de succès. Le groupe se sépare en 1967. Then He Kissed Me représente l’une des plus belles réalisations de la technique du mur de son de Phil Spector et devient le plus grand succès international du groupe. Cette chanson illustre parfaitement la maîtrise technique du producteur avec ses couches sonores superposées et sa production dense. Le groupe laisse derrière lui un héritage considérable dans l’histoire de la musique pop des années 1960, même si les circonstances complexes de leurs enregistrements soulèvent des questions éthiques sur les pratiques de l’industrie musicale de l’époque.

Phil Spector poursuit sa carrière légendaire avec de nombreux artistes. Il travaille avec Ike and Tina Turner, John Lennon et George Harrison. Il produit l’album Let It Be des Beatles, All Things Must Pass de George Harrison et Imagine de John Lennon. Il est également producteur d’un album des Ramones. En 1989, Phil Spector intègre le Rock and Roll Hall of Fame en tant que l’un des plus grands producteurs de l’histoire du rock. Sa carrière brillante est néanmoins entachée par un comportement de plus en plus violent et paranoïaque. Il tire un coup de feu lors d’une séance de Rock ‘n’ Roll de John Lennon en 1975. Il menace Leonard Cohen avec une arbalète pendant l’enregistrement de Death of a Ladies’ Man en 1977. Il menace Dee Dee Ramone avec un pistolet pendant l’enregistrement de End of The Century en 1980.

La chute du génie

En 1974, Phil Spector est victime d’un très grave accident de voiture. Il subit 300 points de suture au visage et 400 derrière le crâne. Il porte par la suite toutes sortes de perruques, plus extravagantes les unes que les autres. Ses problèmes de bipolarité s’accentuent. La même année, Brian De Palma s’inspire de Phil Spector pour le personnage de Swan dans son film Phantom of the Paradise. Après la coproduction en 1981 du sixième album solo de Yoko Ono, Season of Glass, commence une longue période d’inactivité. Le producteur décide de prendre sa retraite. La mort de son fils qui succombe à une leucémie le 25 décembre 1991 le foudroie et le fait retomber dans ses excès, l’alcool et les médicaments.

Dans la nuit du 2 au 3 février 2003, Phil Spector sort d’une soirée bien arrosée qui se termine au House of Blues à West Hollywood. Il emmène dans sa Mercedes une actrice de série B, Lana Clarkson, dans son manoir d’Alhambra où il vit en reclus. Trois heures plus tard, son chauffeur entend un coup de feu retentir dans le hall. Le producteur sort du manoir, un revolver dans sa main droite tachée de sang, et lui dit : Je crois que je viens de tuer quelqu’un. La police découvre Clarkson affalée sur une chaise avec une balle de 9 mm logée dans la bouche. Le tempérament de Spector, connu pour dégainer une arme très facilement quand il est contrarié, ne plaide pas en sa faveur lors de son premier procès en 2007. Faute d’unanimité au sein du jury, ce premier procès est annulé.

Prison et disparition

Un second procès s’ouvre en octobre 2008. En avril 2009, Phil Spector est reconnu coupable du meurtre de Lana Clarkson. Il est condamné le 13 mai 2009 à 15 années de prison pour meurtre au second degré sans préméditation, plus 4 années pour possession d’arme. Il fait appel mais sa condamnation à 19 années de prison est confirmée en 2012 par une cour d’appel californienne. La plus haute autorité judiciaire de Californie rejette la demande de ses conseils. En 2013, Al Pacino joue le rôle de Phil Spector dans un téléfilm écrit et réalisé par David Mamet et diffusé sur HBO. Le récit se concentre sur le procès de Lana Clarkson.

Phil Spector meurt à l’hôpital pénitentiaire California Health Care Facility de Stockton en Californie le 16 janvier 2021 à l’âge de 81 ans. Certaines sources évoquent des causes naturelles, d’autres la Covid-19. Le producteur purgeait depuis 2009 une peine de prison de dix-neuf ans. Darlene Love poursuit quant à elle une carrière remarquable. Elle devient une figure respectée de l’industrie musicale, reconnue pour sa voix exceptionnelle et son talent. Elle participe notamment au documentaire Twenty Feet From Stardom qui met en lumière les chanteuses de studio. Ce vinyle de 1979 capture deux moments essentiels de l’histoire de la pop des années 1960, témoignant à la fois du génie créatif et des pratiques controversées d’une époque révolue, à redécouvrir absolument.

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