The Cure – Let’s Go To Bed – 1982

Quand un groupe se réinvente sous la pression d'un manager et surprend ses propres fans

En 1982, The Cure traverse une période critique de son existence. Après le départ de Simon Gallup en août, le groupe britannique se résume au duo Robert Smith et Lol Tolhurst. La séparation s’est produite dans des conditions chaotiques après un concert à Strasbourg où les deux musiciens se sont bagarrés. La tournée s’achève dans la confusion le 23 août à l’Ancienne Belgique à Bruxelles où le public assiste à un rappel désordonné. Les membres du groupe, qui ont échangé leurs instruments, improvisent un titre intitulé The Cure are Dead, accompagnés du groupe Zerra One qui assurait la première partie et du roadie Garry Biddles au chant qui invective Smith et Tolhurst. À l’issue du concert, Simon Gallup quitte la formation. Robert Smith ne lui reparlera pas avant dix-huit mois. À ce moment-là, personne ne sait si The Cure existe encore.

Le repos et la renaissance

Robert Smith part se mettre au vert quelque temps au Pays de Galles avec sa compagne Mary. Quant à Tolhurst, dont les capacités plutôt limitées à la batterie ont cependant joué un rôle dans le façonnage du son Cure, il décide d’abandonner la batterie et de se mettre aux claviers. Il consacrera également du temps à produire le premier album et les deux premiers singles de ses compatriotes du groupe And Also The Trees. Le manager et producteur Chris Parry demande alors à Smith et Tolhurst d’enregistrer quelque chose de différent. Cette demande intervient à un moment charnière où le groupe doit se réinventer ou disparaître. Chris Parry demande à Robert Smith une nouvelle orientation musicale pour le groupe.

Le chanteur propose alors Let’s Go To Bed, résolument pop, mais refuse de la sortir sous le nom de The Cure, la jugeant superficielle et bête. Il l’a écrite comme une chanson superficielle et bête, il voulait faire quelque chose qui soit tout ce qu’il haïssait à ce moment-là dans la musique : un beat disco, des paroles banales, enrobées de sucre comme un bonbon. Robert Smith pense que le morceau Just One Kiss, plus mélancolique, devrait figurer en face A. Mais Chris Parry finit par le convaincre de sortir Let’s Go To Bed comme nouveau single de The Cure. Le duo, accompagné de Steve Goulding à la batterie, offre ce nouveau single dans un style très pop et même dansant qui déstabilise les fans de la première heure. Robert Smith, qui ne voulait pas sortir la chanson sous le nom de The Cure, la qualifiant de plaisanterie, se laisse finalement convaincre par son manager.

Les origines du titre

Let’s Go To Bed trouve son origine dans une démo instrumentale au tempo rapide intitulée Temptation et enregistrée en décembre 1981, juste avant les sessions de l’album Pornography. Cette démo sert de base à une autre, chantée celle-ci, enregistrée par Robert Smith en juillet 1982, à la fin de laquelle on peut reconnaître l’air de Let’s Go To Bed. Elle apparaît sous le titre Temptation Two (aka LGTB) dans les bonus de l’édition Deluxe de Pornography, sortie en 2005, où l’on retrouve la première version. Ce processus créatif témoigne de la transformation progressive d’une idée musicale en chanson aboutie, même si Robert Smith conserve des réserves quant au résultat final.

Lol Tolhurst joue désormais des claviers, laissant la batterie à Steve Goulding, simplement engagé comme musicien de studio. Robert Smith est aux claviers, à la guitare et à la basse, en plus du chant. Cette nouvelle configuration marque un tournant dans l’histoire du groupe qui s’oriente vers un style beaucoup plus pop, tranchant avec les précédentes productions. Le changement est radical par rapport à l’atmosphère oppressante et gothique de Pornography, l’album considéré comme le plus noir de la carrière du groupe sorti quelques mois plus tôt. Cet album avait atteint le Top 10 en Angleterre et en Nouvelle-Zélande, et connu un certain succès aux Pays-Bas où la formation anglaise comptait déjà de nombreux adeptes.

Le groupe et son évolution

The Cure est un groupe rock britannique, originaire de Crawley, dans le Sussex de l’Ouest, en Angleterre. Formé en 1978, le groupe comprend actuellement Robert Smith au chant et à la guitare, Roger O’Donnell aux claviers, Reeves Gabrels à la guitare, Perry Bamonte à la guitare et aux claviers, Simon Gallup à la basse, et Jason Cooper à la batterie. Robert Smith est la figure emblématique du groupe. Seul membre présent depuis son origine, il en est le parolier et le principal compositeur. En plus d’en être le chanteur et guitariste, il tient parfois les claviers et la basse. Associé au mouvement new wave, The Cure a développé un son qui lui est propre, aux ambiances tour à tour mélancoliques, rock, pop, gothiques et psychédéliques, créant de forts contrastes.

En 1973, dans la ville de Crawley dans le Sussex, Robert Smith, âgé de quatorze ans, joue de la guitare avec son frère Richard, sa sœur Janet et quelques amis dans un groupe appelé le Crawley Goat Band dont la notoriété ne dépassera pas le cercle familial et amical. Dans la foulée, le jeune musicien monte un autre groupe avec des camarades de son collège simplement appelé The Group puisqu’il est le seul de l’école. En janvier 1976, Robert Smith et Marc Ceccagno aux guitares et Michael Dempsey désormais bassiste forment un nouveau projet, Malice, qui l’année suivante deviendra Easy Cure. Après plusieurs changements, la formation se stabilise en un trio composé de Robert Smith au chant et à la guitare, parolier et principal compositeur, Michael Dempsey à la basse, Lol Tolhurst à la batterie, et adopte définitivement le nom de The Cure.

A – Let's Go To Bed

Let’s Go To Bed marque un tournant dans l’histoire du groupe qui s’oriente vers un style beaucoup plus pop, tranchant avec les précédentes productions. Le single paraît fin novembre 1982 et ne connaît qu’un succès modeste en Angleterre où il n’atteint que la quarante-quatrième place dans les charts. Ce résultat décevant au Royaume-Uni contraste avec l’accueil réservé au titre dans d’autres régions du monde. C’est en Australie et en Nouvelle-Zélande que le single obtient le plus de succès. Quelques mois après sa sortie, Let’s Go To Bed devient un tube en Océanie, atteignant le Top 20. Le groupe continue sur cette voie plus pop en sortant à l’été 1983 un autre single intitulé The Walk, où synthétiseurs et boîtes à rythmes sont à l’honneur.

La chanson déstabilise les fans de la première heure par son orientation résolument pop et dansante. Le style tranche radicalement avec l’atmosphère sombre et oppressante de Pornography, l’album sorti quelques mois plus tôt et considéré comme le plus noir de la carrière du groupe. Cette transformation musicale n’est pas anodine. Elle témoigne de la volonté du groupe, ou plutôt de la nécessité imposée par les circonstances, de se réinventer complètement après la crise qui a failli provoquer sa dissolution. Le titre est produit par Chris Parry qui joue un rôle déterminant dans cette réorientation musicale du groupe. Le producteur et manager convainc Robert Smith de sortir ce titre sous le nom de The Cure malgré les réticences initiales du chanteur.

Le clip vidéo révolutionnaire

Le vidéo-clip de Let’s Go To Bed est réalisé par Tim Pope et marque le début d’une collaboration fructueuse entre le groupe et le réalisateur. Tourné dans un studio de Saint John’s Wood, on y voit Robert Smith et Lol Tolhurst dans un décor coloré, en train de danser, de jouer avec un ballon de plage ou à colin-maillard, tranchant radicalement avec l’image habituelle plus sombre de The Cure. Cette esthétique ludique et colorée surprend autant que la musique elle-même. Le clip contribue à l’identité visuelle de cette nouvelle période du groupe, même si elle ne correspond pas à l’image que les fans s’étaient forgée depuis les albums précédents. La collaboration avec Tim Pope s’avérera déterminante pour la suite de la carrière du groupe, le réalisateur devenant le créateur attitré de leurs clips.

En 1986, lors de la sortie de la compilation Standing on a Beach, Let’s Go To Bed est rééditée en single aux États-Unis à la place de Boys Don’t Cry (New Voice-New Mix) reléguée en face B. Cette réédition témoigne de l’importance qu’a pris ce titre dans le catalogue du groupe malgré son accueil initial mitigé au Royaume-Uni. Le maxi 45 tours offre les deux chansons en version longue, permettant aux auditeurs de profiter d’arrangements étendus. Aucune des deux chansons n’est tirée d’un album. Elles sont par la suite incluses sur la compilation Japanese Whispers sortie en 1983, qui regroupe les trois singles de cette période pop du groupe. La chanson a été reprise par Crocodile Shop en 1997, par le groupe Ivy sur l’album Guestroom en 2002 ou Cassettes Won’t Listen en 2008. Le gimmick de Let’s Go To Bed est reproduit sur la chanson S&M de Rihanna sortie en single en 2011.

Just One Kiss est la chanson qui figure en face B du 45 tours. Le maxi 45 tours offre les deux chansons en version longue. Robert Smith pensait initialement que ce morceau, plus mélancolique que Let’s Go To Bed, devrait figurer en face A. Cette préférence du chanteur pour Just One Kiss témoigne de son attachement aux sonorités plus sombres et introspectives qui caractérisaient le groupe jusqu’alors. Mais Chris Parry finit par le convaincre de sortir Let’s Go To Bed comme nouveau single, reléguant Just One Kiss en face B. Ce choix éditorial s’avère judicieux d’un point de vue commercial, même si Robert Smith conserve des doutes sur la pertinence artistique de cette décision.

Aucune des deux chansons n’est tirée d’un album studio à leur sortie initiale. Elles sont par la suite incluses sur la compilation Japanese Whispers sortie en 1983, qui regroupe les trois singles pop de cette période particulière de The Cure. Le maxi 45 tours propose les versions longues des deux titres, offrant aux auditeurs des arrangements étendus qui permettent d’approfondir l’écoute. Sur le 45 tours classique, Let’s Go To Bed dure 3:35 et Just One Kiss 4:10. Sur le maxi 45 tours, Let’s Go To Bed (Extended Mix) atteint 7:40 et Just One Kiss (Extended Mix) 7:15. Sur certaines éditions britanniques du maxi, la durée est moindre. Cette attention portée aux versions étendues témoigne de l’importance accordée par le groupe à l’expérience d’écoute approfondie de leurs compositions.

La confirmation d'une réorientation musicale décisive

Entretemps, Andy Anderson est devenu le nouveau batteur, et Phil Thornalley, qui avait coproduit Pornography, joue désormais la basse. C’est avec cette formation que le groupe retrouve le chemin de la scène à partir de juillet 1983, lors de quelques festivals, en Europe et aux États-Unis. Le groupe continue sur cette voie plus pop en sortant à l’été 1983 un autre single intitulé The Walk, où synthétiseurs et boîtes à rythmes sont à l’honneur, et cette fois le succès est au rendez-vous dans le pays d’origine de Cure, atteignant la douzième place au Royaume-Uni. Le titre inaugure également une impressionnante série de dix-sept hits classés consécutivement dans le Top 20 en Irlande entre 1983 et 1992. Suit un nouveau 45 tours, The Lovecats, influencé par le jazz, qui sera un vrai tube et se classera à la septième place des charts britanniques.

Une compilation qui valide le tournant pop

Fin 1983, paraît une compilation intitulée Japanese Whispers, regroupant les trois singles Let’s Go To Bed, The Walk et The Lovecats auxquels s’ajoutent leurs faces B. Elle connaît notamment un grand succès en Nouvelle-Zélande, atteignant la huitième place quelques mois plus tard. Cette compilation valide rétrospectivement le tournant pop amorcé avec Let’s Go To Bed et confirme que ce changement de direction n’était pas une erreur stratégique malgré les doutes initiaux de Robert Smith. Une nouvelle rencontre déterminante se produit par l’intermédiaire de Chris Parry : celle de Tim Pope qui devient le réalisateur de clips attitré de The Cure. Cette collaboration marquera durablement l’identité visuelle du groupe.

Parallèlement, Robert Smith explore des horizons plus expérimentaux et psychédéliques. Il conçoit, aux côtés de Steven Severin, le projet The Glove, nom inspiré par un personnage du film Yellow Submarine des Beatles. En 1983, ils sortent un album titré Blue Sunshine dont sont tirés deux singles, Like an Animal et Punish me With Kisses. Robert Smith est par ailleurs à nouveau le guitariste officiel de Siouxsie and the Banshees depuis fin 1982, en remplacement de John McGeoch. Il publie avec eux en 1983 le single Dear Prudence, le double album live Nocturne et la vidéo live attenante enregistrée au Royal Albert Hall de Londres, puis l’année suivante l’album studio Hyæna. En mai 1984, The Cure sort un nouvel album, The Top, pop et psychédélique.

Le retour à la stabilité

Phil Thornalley n’a pas participé à l’enregistrement de The Top, occupé dans le même temps comme ingénieur du son sur l’album Seven and the Ragged Tiger de Duran Duran, tandis que le guitariste Porl Thompson a rejoint la troupe. Andy Anderson ne terminera pas la tournée. Il est renvoyé en octobre 1984. Lol Tolhurst révèlera plus tard dans une interview qu’Andy souffrait d’hypoglycémie, et comme en tournée il était fréquent qu’il ne puisse pas se nourrir correctement, il devenait agressif. Anderson est remplacé au pied levé par Vince Ely, ex-The Psychedelic Furs qui est lui-même remplacé après quinze jours par Boris Williams. Ce dernier restera dans le groupe pendant presque dix ans, le marquant de son empreinte. Il demeure encore auprès de nombreux fans le batteur le plus apprécié de The Cure. À la fin de la tournée, Phil Thornalley part vers de nouveaux horizons musicaux.

Depuis de l’eau a coulé sous les ponts et, à la fin de l’année 1984, Robert Smith recontacte Simon Gallup lui laissant entendre que la place de bassiste est libre. Quelque temps après, Simon intègre le groupe pour l’enregistrement du nouvel album The Head on the Door, un disque important qui se révélera finalement comme étant l’un des albums charnière de la formation anglaise, marquant son passage définitif au statut de groupe à stades. Résolument pop et intégralement composé par Robert Smith, The Head on the Door paraît en août 1985. Il sera consacré album de l’année par le magazine Melody Maker. Les 45 tours qui en sont tirés, In Between Days et Close to Me, deviennent de grands succès internationaux, aidés par des clips réalisés par Tim Pope et largement diffusés. La popularité du groupe explose alors en Europe, et notamment en France. On parle de Cure mania.

Un succès mondial confirmé

Le succès ne cesse de grandir aux États-Unis ainsi qu’au Canada, et se confirme en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le public fait un véritable triomphe aux cinq musiciens durant The Head Tour, la tournée passe par l’Amérique du Nord et le Vieux Continent, et s’achève par un concert au Palais omnisports de Paris-Bercy le 7 juin 1986. C’est à cette époque que le look Cure fait des émules essaimant des fans un peu partout sur la planète, un look particulier fait de coupes de cheveux hirsutes et de tenues vestimentaires à l’avenant, qu’arbore le groupe et notamment Smith depuis quelques années déjà. 1986 voit la parution de la compilation Standing on a Beach, la version CD étant titrée Staring at the Sea avec une liste des morceaux légèrement différente, en forme de bilan après une dizaine d’années d’existence. Elle connaît un succès important, atteignant par exemple le Top 10 au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande et surtout le Top 50 aux États-Unis où la formation de Robert Smith devient incontournable.

Depuis 1979, le groupe a vendu plus de trente millions d’albums dans le monde, dont plus de deux millions et demi en France. Le groupe s’est rapidement fait connaître dans son pays d’origine ainsi qu’un peu partout en Europe. Mais c’est d’abord en Océanie, et surtout en Nouvelle-Zélande, qu’il a remporté un grand succès dès 1980-1981. Ce phénomène devança de plusieurs années la Curemania qui touchera le continent européen, et notamment la France, au milieu des années quatre-vingt. La période où le groupe a connu le plus de succès s’étend sur une dizaine d’années, jusqu’en 1993. Let’s Go To Bed demeure un titre emblématique de cette période charnière où The Cure, au bord de la dissolution, a su se réinventer et trouver une nouvelle voie musicale qui le mènera vers les sommets du succès mondial. Ce single, initialement jugé superficiel par son propre créateur, s’est finalement révélé être le point de départ d’une renaissance artistique et commerciale pour le groupe britannique.

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