Toto Cutugno – L’Italiano – 1983

Quand l'hymne italien naît dans un restaurant de Toronto

Salvatore Cutugno, dit Toto Cutugno, naît le 7 juillet 1943 à Fosdinovo, en Toscane. Son père Domenico est sous-officier de la Marina militare, originaire de Barcellona Pozzo di Gotto en Sicile. Sa mère Olga est femme au foyer. La famille déménage à La Spezia, en Ligurie, quand Toto a cinq ans. C’est dans cette ville qu’il vit un drame terrible. Sa sœur Anna, âgée de sept ans, meurt sous ses yeux en s’étouffant en mangeant des gnocchis. Quelques mois plus tard naît son frère Roberto. Il a une autre sœur, Rosanna, qui subit une opération du cœur dans son enfance. Son père trompettiste s’endette pour cette opération et met plus de vingt ans à la rembourser, jusqu’en 1978, deux ans avant sa mort. C’est ce père musicien qui initie Toto à la musique. À neuf ans, le garçon joue du tambour dans le groupe paternel. Durant son enfance, il apprend la batterie, la guitare, le piano et le saxophone.

À dix-neuf ans, Toto Cutugno fonde son premier groupe, Toto e i Tati. En 1975, il crée son second groupe, Albatros, avec Lino Losito et Mario Limongelli. L’année suivante, Albatros participe au Festival de Sanremo pour la première fois et termine troisième avec la chanson Volo AZ 504. Parallèlement à sa carrière d’interprète, Cutugno se lance dans l’écriture de chansons. Il compose pour le chanteur franco-américain Joe Dassin certains de ses plus grands succès. Il signe les mélodies de L’été indien, Et si tu n’existais pas, Le Jardin du Luxembourg, Salut, Et l’amour s’en va. Ces titres deviennent des classiques de la chanson française. Cutugno collabore également avec Michel Sardou en composant les mélodies d’En chantant et de Musica. Pour Dalida, il écrit Voglio l’anima, qui devient en français Laissez-moi danser Monday Tuesday. C’est Orlando, le frère et producteur de Dalida, qui perçoit le potentiel de la chanson et en propose une adaptation. La version française de Dalida sort en 1979 et connaît un immense succès. Cutugno compose aussi pour Johnny Hallyday Derrière l’amour, pour Claude François Écoute ma chanson, pour Gérard Lenorman Voici les clés, pour Mireille Mathieu Ciao Bambino Sorry, et pour Sheila Kennedy Airport.

La consécration italienne

En 1978, Albatros connaît un nouveau succès avec la chanson Santamaria de Portugal. Toto Cutugno décide alors de quitter le groupe pour se consacrer à sa carrière solo. La même année, il obtient son premier tube en solo avec Donna donna mia, chanson d’ouverture de l’émission télévisée Scommettiamo présentée par Mike Bongiorno sur la RAI. En 1979, il écrit pour Adriano Celentano le titre Soli, qui devient numéro un en Italie. En 1980, Cutugno retourne au Festival de Sanremo et remporte la compétition avec la chanson Solo noi. C’est sa première victoire au festival le plus prestigieux d’Italie. Cutugno devient rapidement l’un des chanteurs les plus populaires de la péninsule.

L’histoire de L’italiano commence en 1981 dans un restaurant de Toronto, au Canada. Ce soir-là, Toto Cutugno vient de jouer devant trois mille cinq cents personnes. Dans le restaurant, il réalise que les sept mille yeux qui le regardent sont tous des yeux italiens. Il se dit qu’il va écrire une chanson pour ces gens-là, pour tous ces expatriés italiens qui vivent loin de leur pays. La genèse de la chanson remonte donc à 1981. Au départ, Cutugno souhaite confier l’interprétation à Adriano Celentano, la plus grande star italienne de l’époque. Mais Celentano refuse catégoriquement. Il se fige et déclare qu’il n’a pas besoin de dire qu’il est un vrai italien, parce qu’il l’est déjà. Cutugno décide alors de garder la chanson pour lui.

Le triomphe de Sanremo

Toto Cutugno présente L’italiano à la trente-troisième édition du Festival de Sanremo en 1983. La chanson ne termine que cinquième. Mais ce classement ne reflète absolument pas le destin exceptionnel qui attend le morceau. Dès sa sortie, L’italiano devient un phénomène. Le refrain entêtant Lasciatemi cantare con la chitarra in mano lasciatemi cantare sono un italiano fait vibrer toute l’Italie. Les expatrés italiens du monde entier s’approprient cette chanson qui célèbre leur identité. Le titre atteint le numéro un en Italie et en Suisse. En France, L’italiano grimpe à la deuxième place du Top 30 mensuel en juillet 1983. En Allemagne, la chanson se classe vingt-troisième. Le succès dépasse toutes les frontières. L’italiano séduit également le public en Israël, en Iran et en Corée du Sud. La chanson se vend à environ cent millions d’exemplaires dans le monde. Toto Cutugno a écrit, sans le savoir, l’hymne non officiel de tous les Italiens de la planète.

Hervé Vilard, connu pour Capri c’est fini, adapte L’italiano en français avec l’aide de Didier Barbelivien. La version française s’intitule Méditerranéenne. Elle sort en 1983 comme premier single de l’album Ensemble d’Hervé Vilard. Le titre s’écoule à plus de six cent mille exemplaires. Toto Cutugno compose également les mélodies de deux autres titres du chanteur français, Nous et Reviens. Cutugno explique que sa chanson n’a aucun lien avec la victoire de l’équipe d’Italie à la Coupe du monde de football de 1982. La confusion persiste pourtant dans l’esprit de nombreux auditeurs qui associent les deux événements.

A – L'Italiano

L’italiano sort en 1983 sur l’album du même titre. La chanson dure trois minutes et cinquante-trois secondes. Elle est enregistrée à Milan. Toto Cutugno compose la musique tandis que Cristiano Minellono écrit les paroles. Le texte contient de nombreuses références historiques au patrimoine de l’Italie, à son mode de vie, et aux changements qui s’opèrent dans la société italienne. La phrase Un partigiano come presidente fait référence à Sandro Pertini, président de la République italienne de 1978 à 1985. Pertini était un ancien partisan de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette allusion résonne profondément dans le cœur des Italiens qui admirent ce président combattant.

L’italiano évoque aussi la présence croissante de l’Amérique sur les affiches en Italie. Cutugno observe que la culture des États-Unis prend de plus en plus de place dans la culture italienne. Cette influence américaine nourrit des débats dans la société sur les plans culturel et politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cinéma italien témoigne de cette problématique. En 1956, le réalisateur Steno montre avec humour dans le film Un Américain à Rome, avec Alberto Sordi, l’influence des États-Unis sur l’esprit d’un romain. En 1987, Federico Fellini compare deux époques du cinéma italien dans le film Intervista. Une des scènes se termine par des Indiens qui envahissent Cinecittà et tournent autour d’une équipe de cinéma italien comme s’ils attaquaient une diligence dans un western spaghetti.

Un texte sociologique

La chanson fait référence aux sœurs religieuses. Avec la perte d’influence de l’Église catholique dans la société italienne, il y a de moins en moins de sœurs qui font une profession religieuse et vivent dans des couvents. Le phénomène s’accentue avec les années. En 1971, il y avait cent cinquante-quatre mille sœurs en Italie. En 2014, elles ne sont plus que quatre-vingt-neuf mille, dont quarante-six pour cent ont plus de soixante-dix ans. L’italiano mentionne également la moviola, cette rubrique de télévision où des commentateurs sportifs débattent des après-matchs de football sur des situations litigieuses dans l’émission La Domenica Sportiva sur la RAI. La moviola débute le 28 février 1965 dans cette émission. La chanson évoque aussi la carrosserie en mauvais état de la seicento, la Fiat 600 qui s’est beaucoup vendue entre 1955 et 1969. Tous ces détails font de L’italiano bien plus qu’une chanson. C’est un véritable portrait sociologique de l’Italie des années quatre-vingt.

Sara’ figure sur la face B du 45 tours de L’italiano. La chanson dure trois minutes et quarante secondes. Elle est composée par Toto Cutugno et écrite par Cristiano Minellono, le même parolier que pour la face A. Sara’ fait partie de l’album L’Italiano sorti en 1983.

Sara’ reste dans l’ombre de L’italiano, qui écrase tout sur son passage. La face B ne connaît pas de succès particulier. Elle témoigne néanmoins du savoir-faire de Cutugno en matière de composition. Le titre illustre le style pop italien caractéristique du chanteur au début des années quatre-vingt.

L'éternel second de Sanremo

Après le triomphe planétaire de L’italiano, Toto Cutugno enchaîne les participations au Festival de Sanremo. Il termine deuxième à six reprises. En 1984, il arrive deuxième avec la chanson Serenata. En 1987, il est à nouveau deuxième avec Figli. En 1988, encore deuxième avec Emozioni. En 1989, toujours deuxième avec Le mamme. En 1990, deuxième une fois de plus avec Gli amori, titre que Ray Charles reprendra sous le nom Good Love Gone Bad. En 2005, il termine deuxième avec Annalisa Minetti avec la chanson Come noi nessuno al mondo. Ces six places de dauphin lui valent le surnom d’éternel second. Cutugno détient le record du plus grand nombre de participations au festival avec quinze éditions entre 1976 et 2010. Seuls quatre autres artistes ont égalé ce record : Al Bano, Anna Oxa, Milva et Peppino di Capri. En 2013, le Festival de Sanremo lui décerne un prix pour l’ensemble de sa carrière.

Compositeur prolifique

Durant les années quatre-vingt, Cutugno compose des tubes pour de nombreux artistes. Il écrit Super Superman pour Miguel Bosé, chanson qui remporte le Festivalbar. Pour Adriano Celentano, il compose Il tempo se ne va. Pour Luis Miguel, il signe Noi ragazzi di oggi. Il écrit également Io amo pour Fausto Leali, Il sognatore pour Peppino di Capri, Canzone d’amore pour Ricchi e Poveri, Per noi et Se non avessi te pour Fiordaliso. À partir de 1987, Cutugno se lance dans la présentation télévisée. Il coprésente avec Lino Banfi l’émission du dimanche Domenica in. Sa carrière à la télévision connaît également un grand succès.

La victoire à l’Eurovision

En 1990, les vainqueurs du Festival de Sanremo, le groupe Pooh, refusent de représenter l’Italie au Concours Eurovision de la chanson. Toto Cutugno, qui a terminé deuxième, est invité à prendre leur place. Il se rend à Zagreb avec sa propre composition Insieme 1992. Cette ballade célèbre l’intégration politique européenne et l’établissement de l’Union européenne. Le 5 mai 1990, lors de son interprétation, il est accompagné sur scène par cinq membres du groupe slovène Pepel in kri. Cutugno remporte le concours devant Joëlle Ursull pour la France et le représentant irlandais Liam Reilly, classés deuxièmes ex æquo. Après Gigliola Cinquetti en 1964, Toto Cutugno est le deuxième artiste italien à remporter l’Eurovision. Âgé de quarante-six ans et trois cent deux jours, il devient le vainqueur le plus âgé du concours à cette date, dépassant le record établi par André Claveau en 1958. Ce record tiendra jusqu’en 2000, lorsque les Olsen Brothers remporteront le concours. L’année suivante, Cutugno présente avec Gigliola Cinquetti l’édition 1991 du concours qui se déroule à Rome suite à sa victoire. L’Italie devra attendre 2021 et le groupe Måneskin pour remporter à nouveau l’Eurovision.

Carrière internationale

Toto Cutugno tourne régulièrement aux États-Unis, se produisant à New York et à Atlantic City. Il effectue trois tournées en Australie, représenté par l’imprésario italo-australien Duane Zigliotto. Il connaît une immense popularité en Allemagne, en Espagne, en Roumanie, en Turquie et en Russie. En 2013, il interprète L’italiano accompagné par le Chœur de l’Armée rouge. Son succès en Russie et sa relation avec le Chœur de l’Armée rouge lui créent des problèmes en 2019. Des politiciens ukrainiens tentent d’empêcher Cutugno de se produire à Kiev. Ils l’accusent d’être un soutien de la guerre russe en Ukraine. Cutugno rejette ces accusations. Il se décrit comme apolitique et souligne qu’il a refusé de se produire en Crimée après l’occupation russe de 2014. Malgré la polémique, le concert a finalement lieu à Kiev le 23 mars 2019. Cette même année, Cutugno devient coach dans l’émission musicale Ora o mai più. En août 2019, il fait l’une de ses dernières performances publiques en tant qu’invité lors de la tournée Jova Beach Tour de Jovanotti.

Vie privée et disparition

Toto Cutugno épouse Carla Galli en 1971 dans la basilique dei santi Nereo e Achilleo à Milan. Il a un fils, Nicolò, né en 1990 d’une liaison extraconjugale. Sa femme Carla accepte et pardonne cette infidélité. En 2007, on lui diagnostique un cancer de la prostate avec des métastases atteignant ses reins. Il subit une opération chirurgicale et se fait retirer le rein droit. Il suit une thérapie qui prend fin en août 2007. Cutugno considère son collègue Al Bano comme celui qui l’a aidé à découvrir le cancer à temps et qui l’a assisté durant cette épreuve.

Toto Cutugno meurt des suites du cancer de la prostate à l’hôpital San Raffaele de Milan le 22 août 2023, à l’âge de quatre-vingts ans. Les funérailles ont lieu dans la basilique dei Santi Nereo e Achilleo, la même église où il avait célébré son mariage avec Carla en 1971. Les chanteurs Gianni Morandi et Enzo Ghinazzi participent à la cérémonie. Le cercueil quitte ensuite la basilique en direction du cimetière de Lambrate où il est incinéré. Toto Cutugno laisse derrière lui un catalogue de plus de cent millions de disques vendus dans le monde. Il reste l’un des auteurs-compositeurs italiens les plus importants de tous les temps. L’italiano continue de faire vibrer les radios du monde entier. Cette chanson née dans un restaurant de Toronto en 1981 est devenue l’hymne universel de l’identité italienne.

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