Tuesday Jackson (Nicole Croisille) – I’ll Never Leave You – 1968

Nicole Croisille explore l'univers psychédélique sous l'alias Tuesday Jackson en 1968

En 1968, Nicole Croisille traverse une période d’expérimentation artistique qui la mène vers des territoires musicaux inexplorés. Née à Neuilly-sur-Seine en 1936, cette artiste aux multiples facettes a déjà conquis une reconnaissance internationale deux ans plus tôt avec Un homme et une femme de Claude Lelouch, interprétée en duo avec Pierre Barouh. Cette bande originale devient d’ailleurs le premier album français certifié disque d’or aux États-Unis, générant plus d’un million de dollars de ventes.

Le parcours atypique d’une artiste complète

L’itinéraire de Nicole Croisille témoigne d’une richesse artistique exceptionnelle. Ancienne danseuse à l’Opéra de Paris dès l’âge de huit ans, elle intègre ensuite le ballet de la Comédie-Française avant de se former au mime auprès de Marcel Marceau dans les années 1950. Ses tournées en Amérique du Sud en 1957 puis aux États-Unis en 1960 l’exposent à l’univers du jazz dans les clubs de Chicago, expérience qui forge définitivement sa sensibilité musicale.

L’émergence d’une voix unique

De retour en France, Nicole Croisille participe à la revue de Joséphine Baker et aux représentations du Bourgeois gentilhomme. Elle joue également dans la comédie musicale avant-gardiste L’Apprenti fakir avec Jean Marais, spectacle qui s’arrête après seulement un mois d’exploitation. En 1961, elle assure la première partie de Jacques Brel à l’Olympia et fait la connaissance de Claude Nougaro, qui envisage de lui écrire des chansons avant d’y renoncer face à son propre succès.

Cette même année, elle collabore avec Bruno Coquatrix et Jacques Tati en tant qu’assistante chorégraphe pour le spectacle Jour de fête à l’Olympia. Parallèlement, elle chante en amateur dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, s’imprégnant de l’effervescence culturelle du quartier. En 1963, elle se produit au Festival de jazz d’Antibes Juan-les-Pins accompagnée d’Eddy Louiss à l’orgue Hammond, confirmant son orientation vers les musiques noires-américaines.

A – I'll Never Leave You

I’ll Never Leave You marque une étape singulière dans la carrière de Nicole Croisille, qui adopte pour l’occasion le pseudonyme de Tuesday Jackson. Cette chanson constitue l’un des moments les plus marquants de la bande originale du film Les Jeunes Loups de Marcel Carné, sorti en avril 1968. Composée par Jack Arel et écrite par A. Salvet, J. Arel et T. Jackson, elle révèle une facette plus moderne et psychédélique de l’interprète.

Le titre s’inscrit parfaitement dans l’esthétique du film de Marcel Carné, qui brosse le portrait d’une jeunesse parisienne en quête d’identité dans l’effervescence des années 1960. L’atmosphère psychédélique de la chanson accompagne l’intrigue centrée sur Alain, jeune gigolo ambitieux, et Sylvie, interprétée par Haydée Politoff, qui navigue entre cynisme et romantisme. Cette composition de 3 minutes 28 capture l’esprit de l’époque avec sa production sophistiquée dirigée par Norbert Saada et enregistrée sous la supervision de l’ingénieur J. M. Poudubois.

This World complète ce diptyque cinématographique en révélant une autre dimension sonore du film de Marcel Carné. Créditée au groupe fictif The T And B, cette composition de J. Arel et T. Jackson développe l’univers musical psychédélique du long-métrage sur une durée de 2 minutes 21. Le titre témoigne de l’influence grandissante du rock psychédélique britannique sur la production musicale française de l’époque.

Cette face B s’inscrit dans l’esthétique globale des Jeunes Loups, film qui dépeint les lieux à la mode de l’époque comme The Cage rue de Rennes et Chez Popov rue de la Huchette, où évoluent les personnages du récit. L’ambiance musicale accompagne parfaitement l’intrigue qui explore les codes de la jeunesse parisienne des sixties, dans un contexte de mutation sociale et culturelle. Cette production révèle la capacité de Nicole Croisille à s’adapter aux différents registres musicaux de son époque.

Nicole Croisille, caméléon artistique des années soixante

L’expérience Tuesday Jackson illustre parfaitement la capacité d’adaptation de Nicole Croisille aux évolutions musicales de son époque. Ce projet s’inscrit dans une période particulièrement créative où l’artiste explore simultanément plusieurs univers artistiques. La même année 1968, elle prête sa voix française à Shani Wallis dans le rôle de Nancy pour le film Oliver ! de Carol Reed, démontrant sa polyvalence entre chanson française et production cinématographique internationale.

L’héritage de Marcel Carné

Le film Les Jeunes Loups occupe une place particulière dans la filmographie de Marcel Carné. Réalisé dans un contexte de tensions avec la production et soumis aux exigences de la censure, le long-métrage souffre de coupures que le réalisateur juge dénaturantes au point de désavouer son œuvre et de refuser d’assister à la première. Sorti en avril 1968, il est éclipsé par les événements de mai 68 qui bouleversent la société française.

Un témoignage musical de l’époque

Paradoxalement, si le film passe inaperçu lors de sa sortie, I’ll Never Leave You connaît un succès notable qui dépasse largement l’impact du long-métrage. Cette réussite confirme la justesse d’interprétation de Nicole Croisille et sa capacité à saisir l’esprit du temps. Le titre s’inscrit dans la lignée des expérimentations musicales qui caractérisent la fin des années 1960, période où les artistes français s’approprient les innovations du rock psychédélique anglo-saxon.

La continuité d’une carrière en constante évolution

Cette parenthèse psychédélique précède de peu l’collaboration avec Claude Lelouch et Francis Lai pour Vivre pour vivre la même année, témoignant de l’éclectisme artistique de Nicole Croisille. En 1970, elle participe à la comédie musicale La Neige en été au théâtre de la Porte-Saint-Martin aux côtés de Mouloudji et Régine, confirmant son ancrage dans le spectacle vivant.

Le 45 tours I’ll Never Leave You / This World reste aujourd’hui un témoignage précieux de cette période d’expérimentation. Distribué par la Compagnie Européenne Du Disque sur le label Riviera, avec une pochette signée Aldo Bembaron, il illustre parfaitement l’audace créative qui caractérise la production musicale française de 1968. Cette œuvre révèle une Nicole Croisille capable de transcender les genres et les registres, qualité qui lui permettra de traverser les décennies en renouvelant constamment son approche artistique.

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